Attentats ratés à Sousse et Monastir : comme si de rien n’était

Par une étrange similitude,  l’attentat raté de Sousse et celui avorté de Monastir se  rappellent, un quart de siècle plus tard, au bon souvenir des dirigeants du gouvernement d’Ennahdha et de leur  implication dans les  quatre attentats du 2 août 1987, dans des hôtels de Sousse et Monastir. Des bombes avaient explosé à l’époque simultanément dans quatre hôtels blessant 13 personnes, dont plusieurs touristes étrangers. Pas plus que parmi les victimes, les bombes ne font de détail dans l’imaginaire collectif et mercredi dernier, les opérations de Sousse et de Monastir, perpétrées volontairement pour détruire et pour tuer, ont installé un climat de panique générale propice à tous les débordements sécuritaires et  infligé le coup de grâce au tourisme mais aussi à une population déjà  installée dans la crainte et le désarroi depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir. Il y a donc urgence à forger des  arguments contre la confusion  et réaffirmer quelques vérités qui, peut-être pour certains,  ne sont pas encore élevées au statut d’évidences.

 Le gouvernement Ennahdha est le « meilleur et le plus fort gouvernement que la Tunisie ait jamais connu de toute son histoire politique» et «  «restera longtemps au pouvoir».  C’est par de telles bravades puériles  que certains  ministres nahdhaouis  défiaient au début de leur mandature leurs opposants. Ils  se croyaient alors les maîtres du monde et fantasmaient collectivement qu’ils étaient promis à  une postérité se prolongeant d’éternité en éternité,  où il n’y aurait pas de fin à leur royaume, leur trône, leur domination et leur puissance. Mais l’homme biologique demeurant, hélas, lié au temps, cette béatitude tant promise  fut de courte durée et ils  s’aperçurent très vite que cet obscur ennemi de l’éternité qui nous ronge le cœur  leur faisait grandement défaut, tout comme l’argent  et la compétence  pour  régler tous les problèmes du pays et faire de la Tunisie un  jardin des délices.  Si ces spécialistes de l’au-delà avaient su les grandes bénédictions que Dieu a en réserve pour les gens qui le craignent, qui respectent ses lois et qui gardent ses commandements, ils auraient des sentiments très différents de ceux  qu’ils ont en ce moment à la veille d’un départ, il faut l’avouer, bien incertain.  Leur sinistre farce d’une espérance de mille ans de bonheur, de lumière sans déclin, de couleurs enchanteresses et d’assouvissement sans fin de nos désirs, fut ainsi largement contrariée  par leur acharnement cruel et méprisant à faire plier la volonté d’un peuple au monde hypothétique et pathétique d’une place au Paradis.

Arrivée au pouvoir, Ennahdha entendait  le rester indéfiniment  nonobstant les avertissements, les scandales, les duplicités, les bilans désastreux et les échecs cuisants et meurtriers.  Les victoires  successives des partis islamiques en Tunisie, au Maroc, en Egypte  furent un moment exhibés comme témoignage   idéologique de l’islamisme triomphant, proclamées comme marquant la victoire du système de gouvernement  religieux sur tous les autres systèmes politiques séculiers, comme la suprématie absolue et définitive de l’idéal de l’Islam transformé en mythe fondateur lequel ne constituerait pas seulement l’horizon indépassable de notre temps,  mais se réaliserait effectivement, inhibant au passage l’idéal démocratique et la construction nationale. La  Tunisie serait ainsi parvenue à l’ultime séquence de son destin et à l’horizon indépassable de son histoire. Désormais dépositaires officiels  de la vérité, ils  se mirent à réécrire l’Histoire à leur façon. L’accès à la connaissance devait  renouer avec le passé. S’ils voient le monde changer, ils ne faisaient rien pour que les choses changent. L’avenir, autrement dit la culture,  le savoir, la technologie,  l’économie, ils n’en avaient cure, sourds aux  vaines récriminations de leurs adversaires politiques, considérées comme des témoins dérisoires et pathétiques victimes de leurs  illusions envolées. L’organisation de la société serait alors figée à jamais et rien n’entravera le triomphe définitif  de ce  régime comme forme finale du développement humain.   Tout ce qui leur importait c’était le pouvoir et la manière de le conserver.  L’allégeance, la soumission, accessoirement la parenté, étaient requis pour accéder à la Fonction publique, au poste de gouverneur ou de délégué  et à la direction de certaines  entreprises publiques.   Comme dans toutes les dictatures, ils voulaient tout régler par eux-mêmes, à leur manière et avaient interprété le scrutin en leur faveur  comme un consentement général pour décider pour tous.  Mais c’était sans compter avec la permanence des inégalités, l’aggravation de la crise économique, l’accroissement de la paupérisation rampante des classes les moins favorisées, la dégradation des conditions d’existence, les atteintes à la liberté, les affrontements sociaux  et, pour couronner le tout, l’insurrection djihadiste transformée en une sanglante guerre larvée qui  avaient miné de l’intérieur  leur système supposé triomphant. Liberté, stabilité, sécurité, emploi, éducation, subsistance, énergie, santé, logement, service public, et j’en passe, avaient fini par  apporter un démenti cinglant à cette panacée qu’on nous promettait  immortelle. L’occasion nous  fut ainsi donnée de mesurer, chaque jour davantage, l’ampleur des défauts d’ajustement entre les qualifications qu’exige la conjoncture politico-économique, et les capacités réelles des titulaires de postes politiques, et de nous rendre compte que la compétence politique, qui seule permet aujourd’hui de résoudre des problèmes du pays de manière satisfaisante en mobilisant et en intégrant diverses capacités, est devenue tributaire de la seule appartenance partisane, autrement dit du seul respect scrupuleux des consignes du parti et l’obéissance rigoureuse aux ordres de  ses chefs.

En proie à des très fortes tensions internes et externes, le pays  est entré dans une zone de turbulences extrêmes que les partisans d’Ennahdha ont fini par  admettre en se gardant toutefois de se remettre explicitement en cause. Ils persistaient, malgré tout, à vouloir mettre à profit le printemps arabe pour remplacer l’idéologie tiers-mondiste qu’elle soit d’inspiration libérale ou socialiste, par une  internationale islamiste  dirigée contre la modernité  en désintégrant au passage la notion d’Etat, les  spécificités régionales  et en passant sous le rouleau  niveleur de l’islamisme aussi bien les traditions ancestrales que les institutions avant-gardistes.  Ils voulaient ré-islamiser la société sur le modèle de leurs frères rentiers du Proche-Orient.  Or, sans la rente, l’application de la charia   ne produira  que mal-vivre, chômage et misère.

Craignant un revers irréversible et pressés par les bailleurs de fonds dont les subsides sont plus que jamais nécessaires ne serait-ce que pour  atténuer l’impact de leur lamentable gestion, ils consentirent à partir plutôt que prévu alléguant un souci patriotique pour l’union nationale.  Après des mois de tractations infructueuses et des semaines de dialogues pourris, les participants se retrouvent encore une fois  victimes  des manœuvres dilatoires qu’Ennahdha maîtrise à la perfection.  Le verbe haut mais  masquant une démarche floue, comme celle illustrée par les ambiguïtés  quant au choix du futur chef du gouvernement. Au départ  distants et neutres, résignés au consensus,   voilà les islamistes tout d’un coup insistants et incontournables, imposants leurs conditions, menaçant de tout bloquer, avançant comme personnalité illustre, capable de   redresser le pays, un ministre sorti de l’armoire aux vieilleries dont les seuls faits d’armes sont ses interminables navettes entre  le parti destourien et le gouvernement,  ses nombreuses volte-face entre le pouvoir en place et la plaisante opposition  des années 1980. Juste ce qu’il faut  pour en faire, en cette fin de l’année 2013,  un Premier ministre malléable et manipulable à souhait.

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