La Libye à l’épreuve de l’instabilité

Diagnostic tragique et pessimiste du journaliste libyen Mohamed Khalil Zarrouk : “Nous avons aujourd’hui une patrie, sans Etat, selon sa définition institutionnelle globale, qui détient la souveraineté totale sur l’ensemble du territoire ” (titre de l’article « la tragédie libyenne », journal libyen Al-Manara, 17 octobre 2013). Point de vue similaire d’Abdelhamid Habbache, expliquant son refus d’occuper le ministère des Habous, du gouvernement fédéraliste, en fait sécessionniste de Barqa : “L’Etat se fonde sur le pouvoir, qui nécessite l’existence d’une force. Or, aucune force n’existe en Libye. Je demande plutôt la construction de l’Etat libyen, par une déclaration des principes habituels et la formation d’un gouvernement de crise, de deux ans ” (al-Quds, 25 octobre 2013).

La situation est, en effet, préoccupante. Les élections de juillet 2012 n’ont pas assuré les conditions de la stabilité : elles n’ont pas dégagé une majorité évidente. Une coalition de petits partis libéraux obtient 39 sièges sur les 80 réservés à des partis politiques, alors que le Parti de la justice et de la construction (PJC), issu des Frères musulmans, est la deuxième formation. Mais fait grave, 120 sièges ont été attribués à des indépendants. Le gouvernement dirigé par Ali Zeidan, depuis le 14 octobre 2012, n’a pas réussi  à désarmer les milices et à mettre fin aux affrontements entre « les seigneurs de la guerre », qui ne sont pas résignés à se soumettre au pouvoir central, après la victoire. Des mouvements radicaux ont émergé et ont établi un climat général d’insécurité. L’attaque du consulat américain à Benghazi, le 11 septembre 2012 (quatre Américains tués, dont l’ambassadeur Chris Stevens), les  affrontements à Benghazi entre ex-rebelles et manifestants, à Benghazi (8 juin 2013), la capture  du premier ministre Ali Zeidan,  pendant quelques heures, par un groupe d’ex-rebelles (10 octobre 2013), l’attaque mortelle du chef de la police militaire à Benghazi (18 octobre 2013) constituent des repères significatifs, dans cet itinéraire de dérive. “Plus de 16 mille criminels sont sortis, l’année dernière de prison. Ils se sont érigés en révolutionnaires, affirma Mohamed Abdelaziz , le ministre des Affaires Etrangères de Libye (interview par Charq Awsat, 25 octobre 2013). Cette situation d’insécurité préoccupe les voisins, qui craignent l’exportation d’armes, vu l’importance de l’arsenal constitué par Kadhafi. N’oublions pas, d’autre part,  les velléités d’intervention des extrémistes, en relation avec les membres de leur famille politique au Maghreb et dans la région subsaharienne. Or, la Libye dispose de quatre mille kilomètres de frontières terrestres et de deux mille kilomètres de frontières maritimes. La capture à Tripoli d’un responsable d’Al-Qaïda, Abou Anas al-Liby, par un commando américain, le 5 octobre 2013, montre que les inquiétudes dépassent le voisinage. Bien entendu, l’opération a provoqué la colère de groupes d’ex-rebelles et de partis politiques et suscité leur critique.

Retour du refoulé, la fragilité de l’Etat est confortée par les revendications ethniques et tribales. Benghazi conteste Tripoli comme capitale. Walid Mahdi affirma récemment que Benghazi a  “été la ville de l’initiative, à l’heure du silence ” (titre de l’article, journal al-Moubadara, 23 octobre 2013). Citons, dans ce contexte, la déclaration d’établissement d’un régime fédéral, divisant le pays en quatre entités : Ajdabia, Benghazi, Jebel Akhdhar et Tobrouk (déclaration du préposé à la direction de Berqa, Abderabboh al-Borsoli, le 24 octobre 2013). Mais il ne s’agit point de provinces, puisque le gouvernement de Berqa comprend 24 ministres. Le gouvernement libyen évita de répondre à cette déclaration, souhaitant minimiser sa portée. Fait significatif, les habitants de Benghazi organisèrent une manifestation le 25 octobre, affirmant leur attachement à l’unité nationale et appelant les révolutionnaires- rebelles (nous traduisons ainsi le terme générique de thouar) à les rejoindre, pour assurer la sécurité de leur vile, mise à l’épreuve par les assassinats et les explosions, durant les mois précédents.  “Ils resteront unis, dirent-ils, contre les appels de la jahilia (ère préislamique).  Le sang des martyrs  constituera un barrage contre à la division et les interventions extérieures” (al-manara, 26 octobre 2013). L’agression contre Ali Qaddour, ministre des martyrs, du gouvernement de transition, le 26 octobre et l’occupation du Conseil National, bloquant ses activités, la semaine dernière par les blessés de la révolution, attestent une montée des périls.

Le partage des richesses pétrolières est évoqué. Mais le désaccord entre les entités régionales et l’échec d’un accord avec leurs autorités de fait ont empêché l’ouverture de nombreux ports. La production du port de Brika est descendue de 60 mille à 20 mille barils par jour (Reuters, 20 octobre 2013). Ce qui aggrave la situation socio-économique de la Libye, à l’instar des différents pays du « printemps arabe ».

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