Syndicalisme policier et valeurs républicaines

Dans le monde très fermé de la mer et des officiers de la marine, tout mécontentement exprimé à haute voix,  toute grogne d’un marin contre la discipline est ressentie comme une sédition, une rébellion. Marmonner, c’est déjà entrer dans la mutinerie : un acte délictueux par lequel on désigne toute désobéissance, individuelle ou collective,  au sein des équipages en mer ou à terre. Le communiqué du syndicat national des FSI, émanant de leur assemblée générale tenue vendredi dernier à Sousse,  qui  ne peut être considéré comme  exprimant simplement le sentiment de quelques éléments turbulents et réfractaires à la discipline ordinaire, est  troublant à plus d’un titre. Il mesure d’abord l’état de délabrement atteint par les institutions d’une république censées forger l’avenir de la nation. Il exprime ensuite le malaise  profond et le tiraillement que vit la police depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir. Il pose enfin  tout le problème du rapport du policier à la loi,  du rôle de la police dans l’Etat de droit et des  relations qu’entretiennent un État de droit et une police démocratique.

Prenons les choses dans l’ordre. Un syndicat est une organisation de défense de l’intérêt des salariés, employés ou fonctionnaires, protégée par une législation particulière. Bien que partageant les mêmes préoccupations que les autres professions, telles que  les questions de salaire,  de conditions de travail et d’avancement, qu’ils  puissent être victimes d’une inégalité ou d’un préjudice quelconque, autant  d’éléments favorables à une prise de conscience solidaire, la liberté syndicale n’a jamais été reconnue aux policiers tunisiens qui se contentaient d’un modèle amicaliste-associatif. Cependant, dans la mesure où  elle relevait d’un dispositif répressif propre aux dictatures qui lui octroyait des pouvoirs arbitraires et exorbitants  et la rendait inattaquable et autorisée à agir en toute impunité, la police n’avait que faire d’un syndicat étant devenue elle-même un Etat dans l’Etat.

Après le 14 janvier, la police s’est retrouvée en tête des institutions appelées à revoir leur mission et à renouer avec ses fonctions principales : maintenir l’ordre, faire respecter la loi, protéger et respecter les droits fondamentaux et les libertés des citoyens, et surtout agir  pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière du régime en place. Ce tournant fut aussi marqué par l’apparition des premières revendications et contestations de la part des policiers, exprimées parfois de manière offensive, mais qui donnera lieu à la reconnaissance du droit syndical aux forces de l’ordre. Or, ce droit, exercé sans un sens élevé des responsabilités, se transforme en moyen de pression considérable à l’encontre du gouvernement, susceptible de bloquer l’institution étatique qui, sans sa principale contrainte, la police, n’est plus en mesure d’assurer sa propre légitimité.

L’entité administrative qu’est la police a un statut bien particulier vis-à-vis des autres entités. Ce particularisme ressort de la relation entre l’Etat, détenteur du pouvoir et la police qui est l’instrument même de ce pouvoir. La police obéit ainsi à la force publique dont la légitimité est assurée par une autorité elle-même légitime, ce qui est une caractéristique d’un Etat de droit. Le communiqué  du syndicat des FSI constitue par conséquent une grave entorse au code déontologique qui s’applique à tout fonctionnaire de police et porte gravement atteinte aux valeurs des institutions républicaines. Les décisions prises pour contrer le péril terroriste sont formulées sur le mode de la menace et de l’ultimatum brutal, peu admissible dans ses exigences et qui, surtout, n’est pas approprié à l’action syndicale basée sur la négociation et faite d’ajustements, de concessions et de compromis.

Le policier a pour mission d’assurer la défense des institutions et des intérêts nationaux, de respecter les lois, d’être au service des institutions républicaines, de manifester loyauté, sens de l’honneur et dévouement. Il est censé exécuter loyalement et consciencieusement les instructions et obéir aux ordres qu’il reçoit de ses supérieurs. Il est soumis aux obligations de secret et doit s’abstenir de divulguer les informations dont il a connaissance de même qu’il ne doit pas agir en dehors de toute autorité investie du pouvoir hiérarchique qui prend les décisions et les fait appliquer. C’est l’État qui s’est donné pour rôle d’encadrer l’action de la force publique, et non pas la force publique d’encadrer l’action de l’Etat en matière de sécurité. Aussi « créer une cellule de crise indépendante qui gérera le dossier du terrorisme et qui travaillera indépendamment des directives du gouvernement » est une aberration qui pose un problème de légitimité évident, au point de se poser désormais des questions sur l’identité même du futur donneur d’ordre en matière de sécurité.

Quel que soit le régime politique, la police reste malgré tout la manifestation la plus visible de l’autorité de l’Etat et dans le présent contexte d’affrontements récurrents qui opposent les forces de l’ordre aux terroristes ainsi qu’aux milices qui proclament défendre la révolution, la police demeure avec l’armée le dernier rempart contre le chaos. Le communiqué du syndicat des FSI, malgré une outrecuidance qui l’a poussé à d’impardonnables imprudences, ne doit pas escamoter le fait que l’Etat se doit aussi de défendre le policier ainsi que ses proches contre les attaques, menaces, violences, diffamations ou dénonciations calomnieuses dont celui-ci peut être victime dans l’exercice ou du fait de ses fonctions. Or, la politique du régime islamiste dans ce domaine a été largement préjudiciable à la sécurité du pays et ses habitants. Les soldats et les policiers tombés sous les balles terroristes sont les victimes expiatoires d’une politique irresponsable dont nous payons aujourd’hui le prix. Comment incarner l’ordre, et comment le faire respecter, lorsque les uns vous considèrent comme une cible à abattre, les autres comme un instrument de la répression ? C’est le défi du policier d’aujourd’hui, confronté à une réalité de plus en plus exceptionnelle : le sentiment général d’insécurité.  On a vu à plusieurs reprises des agents manifester parce qu’ils craignaient pour leur… sécurité. On a vu des terroristes arrêtés et aussitôt relâchés grâce au laxisme de la justice. On voit encore des membres des LPR agresser des citoyens et des policiers. On se retrouve dès lors dans cette situation paradoxale : d’un côté, des citoyens qui réclament davantage de police, une politique plus répressive contre les délinquants et un Etat plus autoritaire ; de l’autre, un gouvernement qui laisse faire  et s’installe dès lors en complice supposé ou avéré des extrémistes. Enfin, des policiers qui s’estiment mal considérés, mal protégés, mal payés, mal équipés. Tout se passe donc comme si l’État n’était pas ou plus en mesure de prendre en compte de manière satisfaisante cette demande diffuse d’être en sécurité. C’est pourtant la police qui est plus particulièrement sollicitée quand l’ordre public est menacé et que l’autorité de l’État, le cas échéant, vacille. Mais par de tels communiqués, la police contribue à fragiliser davantage l’Etat dont elle est pourtant la gardienne.

Les membres du syndicat des FSI, malgré leur incontestable patriotisme, ont encore une conception incertaine et fluctuante de la loi. Celle-ci, qui s’applique à tous, ne doit pas être considérée comme une contrainte dotée d’un fort coefficient d’arbitraire dont il est concevable de s’affranchir sans risques de sanction. La loi est un cadre nécessaire à toute société et doit être comprise comme un contrat exprimant ses valeurs et les principes autour desquels s’organise et se légitime le vivre-ensemble.

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