L’Amérique sera-t-elle un jour un pays normal ?

©Kevin Lamarque/Reuters

Au moment de la chute du mur de Berlin annonçant la fin de la Guerre froide, Jane Kirkpatrick, diplomate américaine chevronnée, avait exprimé alors le souhait que « l’Amérique devienne enfin un pays normal dans un environnement normal ». Son souhait ne semble pas avoir été exaucé, car à peine l’Amérique s’est-elle guérie de son obsession antisoviétique, qu’elle s’est appliquée à développer une autre obsession, contre l’Irak celle-là. Conséquence de cette nouvelle obsession singulière de l’Amérique : un pays de 20 millions d’habitants détruit et dont la descente aux enfers se poursuit depuis mars 2003 jusqu’à ce jour.

Le souhait de Mme Kirkpatrick n’a pas été exaucé, car l’Amérique continue d’être un pays anormal qui diffuse son anormalité dans les environnements géographiques et humains qui ont la malchance de servir malgré eux de terrain où les diplomaties et les stratégies américaines sont expérimentées et appliquées. Cette anormalité est visible à l’œil nu par les citoyens du monde à quelques pays et à quelques cultures qu’ils appartiennent, d’où la large inimitié ressentie à l’égard de la politique étrangère américaine, et pas seulement dans le monde arabe et musulman.

Il y a trois ou quatre ans, les millions de pages d’informations secrètes diffusées par WikiLeaks ont montré un autre aspect de l’anormalité américaine. Le coup était si dur que les Etats-Unis espèrent toujours arrêter par n’importe quel moyen Jullian Assange dans le but de le faire juger par une cour de justice américaine.

Alors que ce dénonciateur de l’anormalité américaine est toujours en cavale, un autre dénonciateur, avec des informations plus époustouflantes encore fait irruption sur la scène internationale. Il s’agit d’Edward Snowden, ancien analyste de la fameuse NSA (National Security Agency) qui, de son exil russe, continue de souffler le chaud et le froid en filtrant des informations dont le contenu a choqué et continue de choquer les alliés européens les plus proches de Washington qui, eux aussi, ne peuvent pas ne pas se rendre à l’évidence que l’Amérique est décidément un pays anormal.

Les secrets rendus publics par ce « donneur d’alerte » (whistleblower) se comptent par centaines et peut-être par milliers et sont plus étonnants les uns que les autres. Citons les deux qui ont fait le plus de bruit. D’après Snowden, l’Amérique a mis le téléphone personnel  d’Angela Merkel sur écoute depuis 2002, c’est-à-dire avant même qu’elle ne devienne chancelière. En d’autres termes, pendant plus de onze ans, la NSA enregistre tout ce qui se rapporte à la vie publique et privée de la chancelière et fait ses rapports sur cette base aux présidents Bush d’abord et Obama ensuite.

Seconde information stupéfiante, la NSA avait enregistré du 10 décembre 2010 au 8 janvier 2011 pas moins de …60 millions de communications téléphoniques entre citoyens espagnols. Oui 60 millions de communication en un mois, c’est-à-dire deux millions de communications par jour. Pourquoi cet espionnage massif ? Pourquoi cette curiosité excessivement malsaine manifestée à l’égard de la vie privée de millions de citoyens espagnols ? Ceux-ci sont en droit d’attendre les réponses à ces questions de la part des responsables américains.

Aussitôt informée du long espionnage dont elle est victime, Angela Merkel appela Barack Obama pour demander des explications. Fortement embarrassé, le président américain lui répondit qu’il n’était pas au courant d’un tel espionnage. Réponse démentie par  Der Spiegel  qui affirma que le président Obama savait au moins depuis 2010 que Mme Merkel était sur écoute.

Mais le démenti ne vient pas seulement du  Spiegel , il vient aussi et surtout des hauts fonctionnaires de la National Security Agency eux-mêmes qui, refusant de servir de bouc émissaire, jurent leurs grands dieux que le président Obama recevait régulièrement un rapport sur la chancelière allemande. C’est ce qui ressort en tout cas d’un article publié par le  Los Angeles Times  le 28 octobre .

Un pays qui se permet de tels abus qui s’apparentent à des bassesses avec des pays alliés et des dirigeants très proches de Washington ne peut pas être un pays normal, et Jane Kirkpatrick, si elle vivait encore, se serait sans doute effondrée de voir son souhait de « normalisation » de son pays tourner au cauchemar.

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