Quand se croisent les démons du présent et du passé

parti national tunisien - l'économiste maghrebin

Après deux reports, le « dialogue national » est enfin lancé. Selon la « feuille de route » adoptée au début du mois, le futur ex-Premier ministre M. Laarayedh devrait donc remettre la démission de son gouvernement. Le parti islamiste avait-il le choix ? Pas vraiment. S’agit-il pour autant d’un aveu d’échec ? Pas sûr.

Il ne faut pas minorer le sens tactique des dirigeants du parti islamiste. Ces derniers gardent à l’esprit le précédent égyptien : l’ancien président Morsi et les Frères musulmans ont été incapables de faire preuve d’une quelconque ouverture ou souplesse politique, une rigidité qui a entraîné ou du moins accéléré leur déchéance. Derrière le retrait tactique d’Ennahda, il  y a une stratégie. Ce retrait du gouvernement ne signifie pas l’abandon de toute ambition politique et de volonté de puissance. La démission annoncée est d’une certaine manière un moyen de sauvegarder l’espoir de revenir au pouvoir à l’occasion de futures élections. Ennahda ne veut pas sortir de la transition sur un échec total, mais au moins sur un acquis constitutionnel en imposant sa Constitution au sein de l’ANC. Les islamistes peuvent reculer sur la lettre de certaines dispositions clefs, mais l’esprit général de la Constitution de la Seconde République risque d’être marqué de son empreinte.

Mais n’est-il pas trop tard pour Ennahda ? Le bilan des deux gouvernements successifs formés par la troïka est proprement calamiteux. Certes, une période post-révolutionnaire est par définition une période d’instabilité économique et sociale. Il n’empêche, ces leaders ont fait preuve d’incompétence, d’incapacité à prendre un certain nombre de mesures urgentes et nécessaires. Ils n’ont pas voulu s’appuyer sur des compétences existantes et ont préféré faire preuve d’une forme de dogmatisme mêlé au clientélisme. La situation s’est aggravée puisque l’instabilité politique a nourri l’instabilité économique. Des secteurs comme le tourisme sont devenus des producteurs de chômage. Les investisseurs privés étrangers sont également découragés. L’inflation est peut-être le phénomène le plus spectaculaire. Les éléments objectifs ou statistiques venant à l’appui du jugement négatif porté sur le bilan gouvernemental ne manquent pas (niveaux du chômage, des investissements, de l’insécurité, etc). Pis, une partie non négligeable de la population partage une vision catastrophiste de l’état du pays.

Ennahda a cédé, moins au nom de la Raison et de l’intérêt de la Nation, que sous la pression conjuguée de l’opposition, des corps intermédiaires (issus de la société civile) et … des forces de sécurité intérieure. En effet, ces dernières se mettent désormais à manifester des signes de défiance et d’exaspération vis-à-vis du pouvoir. Or, l’affirmation dans l’espace public de représentants des forces de sécurité intérieure n’est pas un bon signe pour la démocratie et l’Etat de droit, et ce au moment où le spectre d’un coup d’Etat commence à se dessiner. Il n’est pas question ici de remettre en cause la justesse d’un discours critique lorsqu’il vise la responsabilité politique du pouvoir islamiste dans l’augmentation de l’insécurité. Un discours fondé, donc, mais exprimé par des forces qui demeurent l’une des incarnations de l’ancien régime, le bras armé de son arbitraire et de sa violence. Les difficultés de la transition tunisienne ne sauraient faire oublier les dérives et abus de ces mêmes forces de sécurité sous l’ère Ben Ali.

La critique légitime du pouvoir transitionnel ne saurait légitimer le sentiment « contre-révolutionnaire » de plus en plus diffus dans la société et insufflé par des acteurs (politiques, administratifs, économiques et médiatiques) qui y ont tout intérêt… Le retour en grâce de certains affidés de l’ancien régime ne trompe personne. Pourtant, l’avenir de la Tunisie ne se trouve pas dans le passé. Il ne faudrait pas céder à cette tentation régressive d’un retour en arrière. Partant, il est de la responsabilité historique de l’opposition d’offrir une alternative viable à l’islamisme et au Benalisme, alternative qui ne peut être incarnée par des figures liées à l’ancien régime.

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