Faute de peuple prêt à l’adopter, le projet islamiste est en faillite

La fuite en avant ne peut pas être un exercice permanent. A un certain moment, on finit inéluctablement par s’engager dans une impasse et de se trouver confronté à un mur. Pendant deux ans, les innombrables manœuvres, tricheries, tromperies, simulations et dissimulations entreprises par Ennahdha se résument en une phrase : fuir en avant pour gagner du temps. Car les islamistes, dont l’arrivée au pouvoir est considérée par eux comme « un miracle », ont besoin de temps pour l’exécution de leur « grand projet ».

Ce « grand projet » consiste à déconstruire les bases de l’Etat moderne et laïque que les Tunisiens ont mis sur pied après l’indépendance et construire à la place un Etat religieux qui prendrait la forme d’un « sixième califat », par exemple, comme l’avait annoncé pompeusement le secrétaire général d’Ennahdha, Hamadi Jebali, dans un meeting à Sousse avant même de prendre ses fonctions de chef du gouvernement.

Pour le bon peuple, le clivage Troïka-Opposition est une querelle de politicards dont l’unique souci est le pouvoir dans sa signification la moins glorieuse, c’est-à-dire les privilèges et les avantages. Mais c’est une explication qui passe à côté de l’essentiel. La réalité est beaucoup plus complexe et infiniment plus dangereuse qu’une simple querelle de politiciens insensibles aux problèmes aigus du pays.

Tous ceux et celles qui connaissent la vraie nature de l’islam politique dont se réclame Ennahdha n’ont guère été étonnés de voir les représentants du parti islamiste au pouvoir se détourner de leur mission principale (Constitution et gestion des affaires courantes du pays durant la période transitoire) et se concentrer essentiellement sur la mainmise méthodique sur tous les rouages de l’Etat.

Si l’on se base sur le résultat des élections du 23 octobre 2011, et abstraction faite de leur objet qui est de doter le pays d’une Constitution, le nombre d’élus nahdhaouis (89 sur 217) ne leur permet nullement de faire main basse sur l’Etat. Si Ennahdha a réussi à infiltrer l’Etat et à mettre ses moyens au service de son objectif principal, c’est parce qu’il a eu la chance de trouver deux « partis liges » si l’on peut dire, prêts à s’allier avec lui et dont les deux dirigeants, Mustapha Ben Jaafar et Moncef Marzouki, n’ont eu aucun mal à jouer les hommes liges au service du projet islamiste.

Dès leur arrivée au pouvoir, les islamistes, avec l’aide ou la complicité des « laïques » d’Ettakattol et du parti du CPR, ont entrepris de saper les bases de l’Etat moderne tunisien, ce qui a provoqué une extraordinaire mobilisation de la société civile et des partis politiques démocratiques. Depuis, le vrai et l’unique enjeu entre Ennahdha et ses appendices d’une part et la société civile et la large opposition politique d’autre part tourne au tour de la nature de l’Etat et du modèle social en Tunisie.

Pour les premiers, l’enjeu consiste à détruire l’Etat existant avec toutes ses institutions et les remplacer par un Etat religieux qui prendra en charge la « réislamisation » de la Tunisie. Pour les autres, il est de la plus haute importance de s’opposer à ce projet de destruction de l’Etat patiemment construit depuis l’indépendance avec pour objectif de le démocratiser.

La grande frustration du parti Ennahdha est qu’il s’est trouvé confronté dès le départ à une opposition virulente à son projet, passant tout son temps à chercher le moyen de neutraliser toutes les forces qui ne partagent pas son projet, et ce aux dépens des intérêts supérieurs de la Nation fortement endommagés sur tous les plans, et en particulier au niveau économique et sécuritaire.

Toutes les manœuvres, tricheries, tromperies, simulations et dissimulations entreprises par le parti islamiste depuis bientôt deux ans ne s’expliquent donc que par cette recherche obstinée des moyens de neutraliser, à défaut de rallier à son projet, la société civile et l’opposition politique. L’acceptation, la mort dans l’âme, de s’asseoir finalement à la table du « Dialogue national » ne provient pas d’une tardive prise de conscience des dangers que court le pays ou des vertus du compromis, ni du désir de mettre le pays sur la bonne voie, mais parce qu’Ennahdha a épuisé toutes les manœuvres possibles et imaginables, se trouvant isolé, au pied du mur et seul contre tous.

Il y en a qui disent que, n’ayant plus d’autre choix qu’entre l’acceptation de la feuille de route du quartet et le déclenchement de troubles à grande échelle dont il serait la première victime compte tenu de la large opposition au projet islamiste, le parti Ennahdha a rejoint le « Dialogue national » avec l’idée de poursuivre ses manœuvres au sein de l’Assemblée constituante. En dépit des précédents qui discréditent fortement le parti islamiste, malgré le peu de confiance qu’inspire ce parti à de larges franges de la population, il ne faut jamais perdre de vue le bon vieux principe qui veut qu’on ne doit jamais juger sur les intentions. Wait and see, disent les Anglais.

Alors que le «  Dialogue national » s’apprête à prendre sa vitesse de croisière, le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, a fait dimanche une sortie remarquée sur la première chaîne nationale. Les propos tenus sont ceux d’un vrai démocrate dont le désir le plus ardent est de voir le dialogue national aboutir dans trois semaines et la Tunisie, « la lanterne de la démocratie dans le monde arabe », arriver à bon port pour entamer dans la paix et la concorde son projet de construction d’une démocratie prospère.

Evidemment, ce discours encourageant ne nous fait pas oublier les autres discours du même Ghannouchi, et notamment celui tenu face à des cheikhs salafistes dans la fameuse vidéo où il les exhorte à être patients car « l’armée et les forces de sécurité ne sont pas encore sûres. » Il ne nous fait pas oublier non plus que Ghannouchi est passé maître dans l’art de la duplicité et du double discours. Cette fois, les choses sont entièrement différentes. Ennahdha a le dos au mur après s’être mis de larges franges de la population tunisienne sur le dos. On lui fait déjà assumer la responsabilité de pratiquement tous les malheurs qui ont frappé et qui frappent encore le pays depuis deux ans. Prendra-t-il la responsabilité de l’échec  du « Dialogue national », avec le risque de pousser le pays, déjà au bord du précipice, de faire un pas en avant ?

Une chose est sûre, le projet islamiste va vers la faillite en Tunisie parce qu’il n’y a pas de peuple prêt à le recevoir. Par conséquent, Ennahdha n’a d’autre choix qu’entre se reconvertir réellement à la démocratie, à l’instar des partis religieux chrétiens en Europe, ou disparaître de la scène à plus ou moins brève échéance. En concentrant vainement de si grands efforts pour s’implanter en Tunisie, les « Frères » se sont visiblement trompés d’adresse.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here