Qui sème le vent… récolte la tempête

L’Etat, en tant qu’organisation politique, est l’expression du contrat social et de l’alliance scellée entre les groupes humains désireux de construire ensemble leur avenir. La conscience nationale, fondatrice de l’Etat, s’exprime par des symboles et des emblèmes reliant l’individu à la communauté, traduisant ses idéaux : Constitution, drapeau, hymne national, ainsi que les représentants des institutions de la République, incarnations vivantes qui assurent le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État. Ce  principe élémentaire, qui doit être ancré dans chaque citoyen nonobstant son appartenance politique et sa sensibilité  idéologique, les trois présidents l’ont appris à leurs dépens le jour où ils ont été accueillis par des bordées de sifflets, d’injures et de quolibets pour finir par être carrément « dégagés » du quartier général de la Garde Nationale où se tenait la cérémonie d’hommage aux deux gardes nationaux tués jeudi lors d’un affrontement avec un groupe terroriste.

M. Marzouki, A. Larayaedh et M. Ben Jaafar,  déjà conspués par le passé lors de certains déplacements,  s’étaient indignés en chœur du comportement des forces de l’ordre. Certes, le traitement réservé aux trois représentants de l’Etat par des policiers mécontents, scandant à leur encontre le mot « dégage » est inadmissible, car il n’est pas l’expression d’un phénomène de foule et du comportement irrationnel qui dicte ses mouvements, mais émane d’un corps de serviteurs de l’Etat ayant pour mission de faire respecter la loi qui se doit d’être respecté et donc d’être respectable par ses actions comme par ses comportements. Mais comment l’Etat et ses représentants pourraient  inspirer le respect dans un pays où le non-respect s’est généralisé, envers les institutions comme envers autrui ? Un Etat malade  d’un gouvernement préoccupé à conserver le pouvoir bien plus que par la résolution des vrais problèmes sociétaux. L’État a ainsi progressivement perdu la capacité de se faire respecter et faire respecter ses serviteurs, contribuant ainsi à l’érosion de la confiance des citoyens dans leurs dirigeants, au renforcement de la méfiance du public à l’endroit des acteurs politiques et des institutions.  Le plus grave, cependant,  est que ces trois éminentes personnalités, aujourd’hui sous le choc et qui exigent des sanctions, soient si étonnées que l’autorité de l’Etat ait à ce point été bafouée, alors qu’il avaient largement contribué à la fragiliser et à la rendre si vulnérable. Pour leur gouverne, voici un bref inventaire, encore très incomplet, des principaux coups portés à ce pouvoir de commander, de s’imposer à autrui, de décider, de faire usage de moyens de coercition  et de se faire obéir qui  sont le propre de l’Etat et de ceux qui sont investis de l’autorité politique, et qui résume les processus réels qui ont amené la Tunisie à sombrer chaque jour davantage  dans cette réalité accablante et sanglante de l’extrémisme religieux.

Ali Laarayedh

Sous son mandat au ministère de l’Intérieur, on a vu se multiplier les agressions impunies des salafistes, le drapeau national remplacé par l’étendard noir du Djihad, la montée en puissance des  «  Ligues de protection de la Révolution » qui ont lynché à mort le responsable du parti Nidaa Tounes à Tataouine, et multiplié les violences contre les syndicalistes et les opposants et l’installation de véritables polices parallèles et l’attaque de l’ambassade américaine.

Ambassade des Etats-Unis

Le fiasco de l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis est venu conclure une longue série de revers essuyés par l’actuel gouvernement, révélant son inaptitude à faire face aux événements et aux multiples défis qu’il rencontre dans sa gestion des affaires du pays.  Le propre d’un « Etat fragile » est qu’il n’est plus en mesure d’assurer convenablement les services publics nécessaires ni d’interagir à côté d’autres Etats, comme un membre à part entière de la communauté internationale. Au rythme où vont les choses, l’Etat tunisien  finira bien par mériter ce label.

Assassinat  politique

Depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir, la violence politique est devenue un thème problématique et l’attentat contre Belaïd et Brahmi révèle la nature de la société et du pouvoir installé depuis octobre 2011 et porte au grand jour les faiblesses des structures politiques dépourvues de compétence pour conjurer la crise et de volonté pour lutter contre la violence. Il est l’aboutissement de la défaillance progressive de l’Etat et de ses institutions administratives et répressives.

Crise

Une crise politique qu’aggravent l’absence de stratégie de redressement et l’incapacité du gouvernement à agir efficacement face aux grands dossiers urgents. L’exécutif est secoué par des querelles de prérogatives qui plombent sa crédibilité et affaiblissent les fonctions régaliennes de l’Etat. A cela, il faut ajouter la banalisation de la violence criminelle et politique et l’extrémisme religieux qui remet en question le symbole de l’allégeance unique à l’Etat. Ces faits qui secouent chaque jour le pays n’arrêtent pas d’ébranler, chaque fois un peu plus, les fondements de la société en même temps que la confiance des agents économiques. L’absence de confiance est un obstacle essentiel à la construction d’un État viable. Or, le problème auquel fait face actuellement le pays réside bien dans la perception de plus en plus négative que l’opinion publique se fait de la réalité politique, en fait du pouvoir et de l’exercice du pouvoir.

Drapeau national

Il  n’existe pas d’Etat sans un répertoire minimum de signes ayant pour fonction de le proclamer et qui assurent sa continuité. Le premier de ces signes est le drapeau national.  La substitution du drapeau noir au drapeau national à la faculté de La Manouba  fut un  événement d’une grande ampleur et un tournant dans l’histoire politique de ce pays. Face à un sacrilège intolérable, l’actuel Premier ministre, alors ministre de l’Intérieur, s’est contenté du laconique communiqué d’usage révélant un problème de fond quant à la nature des rapports qu’entretiennent les islamistes avec l’identité nationale.

Ghannouchi

S’est approprié le modèle de direction politique du pays en incarnant le pôle idéologique de son parti, donc du régime, en se plaçant derechef en gardien des idéaux de la révolution prétendant représenter la nation toute entière. Bien que ne gouvernant pas, Rached Ghanouchi intervient en effet sur des points précis impliquant les orientations fondamentales du pays. Il  énonce des principes politiques généraux, parfois sibyllins, mais qui s’imposent à tous. Ainsi se trouvent constituées deux instances dissociées d’un même exécutif : le pouvoir politique, qui s’incarne dans l’Etat, et le parti de la majorité. Chaque instance est soumise à des impératifs propres, chacune obéissant à sa propre logique: à l’une  la gestion des affaires de l’Etat, à l’autre l’obsession de la conservation du pouvoir.

Marzouki

Dans les systèmes démocratiques, un chef d’État est une personne qui représente symboliquement la continuité et la légitimité de l’État et auquel diverses fonctions sont rattachées. C’est un personnage qui s’est construit une identité et une profonde connaissance de la réalité du pays, à travers  le processus ritualisé de la campagne électorale. Ce n’est  pas le cas de M. Marzouki, car l’homme aux 7.000 voix fut promu à cette fonction par la seule volonté du parti majoritaire et soumis aux diktats du leader d’Ennahda, Rached Ghannouchi, obligé d’endurer en contrepartie les frasques de son  turbulent partenaire. Nullement appelé à élaborer la politique du gouvernement, ni aucune politique d’ailleurs, disposant d’une pléthore de conseillers grassement entretenus aux frais de l’Etat, mais incapables de le protéger de lui-même, lui éviter les multiples compromissions avec le fanatisme et l’aider à réagir avec mesure et retenue aux événements politiques nationaux et internationaux. Victime des sobriquets moqueurs, M. Marzouki, lorsqu’il n’est pas en vadrouille aux quatre coins du monde, sape au passage le peu qui reste de la crédibilité de l’institution présidentielle.

Institutions

Un Etat est garant de la paix civile et de la prospérité économique, sa responsabilité est de garantir la liberté individuelle et d’expression, d’assurer la sécurité des personnes et des biens, de rendre la justice dans le respect des lois en vigueur et de maintenir les infrastructures et les activités stratégiques. Sur tous ces registres le gouvernement a failli. La déraison religieuse est devenue un défi permanent à la liberté et à l’intégrité physique du citoyen : femmes humiliées, jeunes filles agressées, imams congédiés, mosquées confisquées, postes de police incendiés, mausolées dévastés, enseignantes et enseignants insultés et frappés jusqu’aux bâtiments de l’administration publique qui sont saccagés et détruits.

Mosquées

Dans  la stratégie salafiste de mobilisation des masses, la mosquée et ses prolongements sont un enjeu primordial dans l´organisation des « vendredis de la colère »; un lieu devenu stratégique dans le processus de violence politique qui n’a cessé de s´amplifier depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir. Arrière-base de toute expédition, la mosquée doit échapper à tout contrôle, principalement celui du gouvernement pourvoyeur d´imams jugés trop modérés. Ils sont alors carrément détrônés et remplacés par des imams radicaux, aux prêches incendiaires.

Prédicateurs

Grâce à la bienveillance du régime islamiste, la Tunisie est devenue la destination privilégiée des zélateurs de tout acabit et une nouvelle terre de conquête pour les missionnaires de l’islam radical. Apologistes primaires de la violence et parrains du Djihadisme, ils  ont tous été accueillis avec les égards réservés aux grands personnages. Le dernier d’entre eux a même été reçu avec tous les honneurs par le président Moncef Marzouki.

Salafisme

Ce qui n´était au départ que l´expression d´un phénomène  marginal- les sentences outrancières de zélateurs découvrant toutes les potentialités à exploiter d’un gouvernement complaisant- est devenu un véritable mouvement organisé, frappant à des moments précis, visant des objectifs déterminés, mettant le pouvoir face à ses contradictions. Ses revendications sont de plus en plus claires et explicites, ses stratégies de moins en moins aléatoires et ses exigences de plus en plus évidentes: chercher à mettre la société en authentique conformité avec ses croyances, même s´il faut pour cela recourir à la brutalité. La responsabilité et la complicité des islamistes est ici incontestable. Ce qui relèverait pour toute autorité de l´insurrectionnel et de l´émeutier, passait aux yeux du gouvernement pour  un comportement de jeunes excités, un peu trop emballés par leur projet d´une cité musulmane future, et auxquels on excuse tout. A force de minimiser le danger  salafiste en prônant  le recours au dialogue et à répéter que leurs outrances relèvent de l’exercice normal du droit à la liberté d’expression, le régime islamiste a soutenu, défendu, favorisé et encouragé des milliers de fanatiques, qui peuvent ainsi battre le pavé de nos rues, ne reconnaissant aucune autorité à l’Etat ni aux partis politiques et qui se sont transformés en alliés fidèles des groupes terroristes mettant en péril l’avenir du pays.  En moins d’un an, la Tunisie est devenue la caisse de résonance de l’islam radical, parfaitement en phase avec les appels d’Al-Qaïda. On connaît la suite…

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