La Tunisie peut-elle vivre sur fond d’une économie de guerre terroriste?

Peu d’études en Tunisie et dans le monde arabe se sont intéressées au phénomène du terrorisme économique. La situation actuelle dans notre pays marquée par une montée des actes de terreur nécessite de revenir sur l’étude de ce fléau. Le Centre de politique de sécurité de Genève a défini en 2005 le terrorisme économique comme des actes organisés et ciblés qui seraient menés par des entités locales ou transnationales pour la déstabilisation économique et financière d’un État ou d’un groupe d’États pour des motifs idéologiques ou religieux.

Le terrorisme économique tire, parfaitement, parti des conséquences économiques de son action en faisant apparaître le pays où il agit comme faible, incapable de contrer son action, donc peu fiable pour les intérêts économiques d’investisseurs étrangers, et dangereux pour ses visiteurs, il peut aussi s’attaquer à de grands intérêts tels que les infrastructures vitales. Les mouvements terroristes jouent aussi, en matière économique, spécialement, sur l’effet médiatique pour amplifier l’impact psychologique de leur action.

Par ailleurs, le renseignement et la coopération internationale entre services de renseignement et la fusion des départements opérant dans le domaine de prévention et de lutte dans ce domaine sont des solutions qui ont prouvé leur efficacité.

 

L’impact économique du terrorisme : Vue sur les expériences régionales et internationales

Les attaques terroristes infligent toujours de grandes souffrances et des dommages matériels. Au-delà de la perte de vies humaines et de la destruction des infrastructures, elles repoussent les capitaux étrangers, provoquent un climat d’incertitude et entraînent des distorsions dans l’allocation des ressources internes ainsi que des coûts indirects provenant des mesures de sécurité à mettre en place. Les économistes étudient depuis de nombreuses années déjà les diverses conséquences économiques du terrorisme.

La douleur et le deuil occasionnés par ces actes s’accompagnent d’une perte de capital humain et de coûts directs. La destruction d’importants moyens de production entraîne l’immobilisation de capacités de production en aval, ce qui ne va pas sans coûts supplémentaires. Étant donné, toutefois, que les coûts directs dépendent très largement de conditions spécifiques et souvent du hasard, il est difficile de les traiter plus à fond.

Le terrorisme réduit le plus souvent l’afflux de capitaux étrangers en provoquant une baisse de la fréquentation touristique et du volume des investissements directs étrangers.

L’insécurité modifie les habitudes des particuliers en matière de consommation, d’économies et d’investissement, ce qui entraîne une distorsion des allocations des ressources.

Enfin, le renforcement des mesures de sécurité engendre des coûts indirects. Or, celles-ci, économiquement improductives, mobilisent des ressources déjà rares et renchérissent les transactions, ce qui pèse parfois très lourd sur les échanges extérieurs.

Les prolongements du terrorisme sur les marchés des capitaux sont souvent une combinaison de ces divers effets.

Selon les expériences vécues au niveau de plusieurs régions du monde, les terroristes prennent régulièrement le tourisme pour cible. Les attaques dirigées contre des sites touristiques sont relativement faciles à organiser, ont un très fort retentissement médiatique international du fait que leurs victimes sont originaires de nombreux pays, et peuvent mettre sérieusement en danger l’économie. D’après des études portant sur la période 1999–2011, menées par des unités de recherches opérant au sein de l’UE dans plusieurs pays qui ont connu en moyenne trois attentats terroristes par an, ceux-ci auront dissuadé en moyenne plus de 20 000 000  de touristes de visiter les pays attaqués. Les études ont montré que, globalement, la fréquentation touristique a diminué de quelque 5%. Les activités terroristes affectent aussi les décisions des investisseurs directs, puisqu’ils augmentent leurs coûts et diminuent l’attrait du pays concerné. Une étude montre qu’en Espagne, de 1994 à 2003, le volume des investissements directs a baissé de 11% en moyenne, réduisant ainsi la formation de capital. Ce tarissement ralentit aussi le transfert de connaissances technologiques, ce qui accentue l’impact négatif que de telles actions peuvent avoir sur la croissance.

Mis à part les investissements directs de l’étranger, la formation de capital dépend essentiellement du taux d’épargne privée. Le terrorisme et la violence politiques ne précarisent pas seulement le droit de propriété sur les biens corporels et le capital financier, il fait également reculer le taux d’épargne. L’augmentation du nombre de victimes entraîne une progression de la consommation, donc une baisse du taux d’épargne. Le recul des investissements directs et du taux d’épargne pèse sur l’ensemble des investissements et donc sur la croissance économique. Le terrorisme ne modifie pas seulement le volume, mais aussi la composition des investissements. Les investissements dans la construction, par exemple, subissent, généralement, un recul particulièrement sensible. En cas d’arrêt du terrorisme, on estime qu’ils progresseraient à nouveau d’environ 15% et les investissements en biens d’équipement et machines de 10%.

Le terrorisme occasionne aussi des préjudices non négligeables au niveau du commerce international, surtout en raison du renforcement des mesures de sécurité nécessaires. Une analyse des flux commerciaux sur plus de 100 pays dans les années 1998–2007 a démontré qu’en cas de doublement du nombre d’attaques terroristes, le volume des échanges entre deux pays baisse de 4%. D’où un fort recul des gains de prospérité.

Toutefois et après des attaques terroristes, les médias se font abondamment l’écho de leurs effets à court terme sur les marchés boursiers. Quand le terrorisme réduit les perspectives de bénéfices des entreprises dans les régions concernées, cela se répercute sur le cours des actions.

Les effets à long terme ont fait l’objet de différentes études. En se référant aux années 1998-2005, on peut estimer que dans les pires scénarios les principaux indices mondiaux des actions de référence pourraient baisser de 3%. Certaines attaques ont des effets particulièrement néfastes, surtout lorsqu’elles se produisent à l’intérieur de la ligne verte.

Une des difficultés auxquelles se heurtent les évaluations des économistes tient au fait qu’on ne sait pas comment le produit national aurait évolué sans le terrorisme. Pour tenter d’y remédier, une étude américaine conduite sur dix pays qui ont subi des attaques terroristes durant les trente dernières années compare une région frappée par de nombreuses attaques terroristes à une «unité synthétique».

Cette dernière condense les résultats des régions dont les caractéristiques économiques sont semblables à celles de la région objet de l’étude. En mettant en parallèle l’évolution effective du produit national de la région étudiée et celle de l’unité synthétique, on constate que le revenu par habitant a diminué de quelque 3,5% depuis la première année de la série temporelle considérée en raison du terrorisme. Bien sûr, la disparité entre les évolutions effective et hypothétique s’accentue lorsque le terrorisme s’aggrave.

Les effets du terrorisme se déploient au-delà du pays directement touché. Ils peuvent affecter l’évolution économique des États voisins ou de régions entières.

Néanmoins, plusieurs autres recherches ont pu montrer dans quelle mesure les attaques terroristes diminuent la «satisfaction de vie» de la population. Connaissant par ailleurs les effets positifs d’un revenu élevé en termes de satisfaction de vie, on peut chiffrer la part de gain à laquelle renoncerait une personne résidant dans une région frappée par le terrorisme par rapport à une autre vivant dans un lieu connaissant la paix. Même s’il faut utiliser toujours les  chiffres avec prudence, ils montrent tout de même que les coûts globaux du terrorisme sont de plusieurs fois supérieurs aux conséquences purement économiques.

La Tunisie face à la menace du terrorisme économique

Depuis la montée de la Troïka au pouvoir, plusieurs spécialistes des risques et de gestion des crises, des leaders de partis politiques de différentes sensibilités, essentiellement progressistes et démocrates ainsi que des acteurs de la société civile ont mis en garde que la Tunisie s’est transformée, soigneusement, en un terrain propice à la prolifération des mouvements radicaux se basant sur des doctrines assez proches du terrorisme.

Les accueils au vu et au su des autorités de prédicateurs prêchant la haine et la division de nos compatriotes, l’incident sinistre du saccagement de l’ambassade US, le drapeau tricolore qui a été  brûlé par près d’une quarantaine d’intégriste rassemblés devant l’ambassade de France à Tunis protestant contre l’opération militaire menée par la France contre les djihadistes au Mali, ainsi que l’occupation des mosquées par des groupes à activités occultes et l’exportation de nos jeunes en Syrie par des mafias organisées mis à part les perturbations continues dans les quartiers populaires des grandes villes et certains petites agglomérations de l’intérieur du pays ont constitué des signaux fort révélateurs d’un laisser-aller voire même d’un laisser-faire encouragent l’émergence de la terreur et du début de la descente macabre de notre pays vers l’incertitude, la violence, les assassinats et les tentatives multiples d’attentats.

Malheureusement, le terrorisme commence à faire partie du quotidien des Tunisiens et le risque majeur est qu’un tel phénomène se banalise auprès de la population.

Ainsi et côté économique, la débâcle se fait déjà sentir. En effet, à partir du début de l’année en cours, le quasi-grippage de l’appareil productif et principalement exportateur a été bien illustré par les constats formulés au niveau du dernier communiqué du Conseil d’Administration de la Banque Centrale de Tunisie réuni le 25 septembre 2013 qui a signalé certaines évolutions fort préoccupantes, à savoir la poursuite des pressions sur la balance des paiements avec le maintien du déficit courant à un niveau élevé, au cours des huit premiers mois de l’année en cours, soit 5,4% du PIB et à cet effet, la balance commerciale extérieure au titre du mois d’août 2013 est déficitaire en enregistrant un solde de -7.668,9 Millions de dinars. A titre comparatif, ce solde était de -5.008,1 pour la même période en 2011. Le communiqué a évoqué aussi la poursuite de la baisse des investissements directs étrangers  qui s’est inscrite à -0,7% au cours des huit premiers mois de 2013. Notons que selon les statistiques de La Banque Centrale de Tunisie relatives à l’évolution des principaux flux et soldes des paiements extérieurs, les investissements directs n’ont pas dépassé au terme du deuxième trimestre de l’année en cours 449,5 Millions de Dinars. Ce type d’investissements s’est élevé à la fin de l’exercice 2011 à 1627,5 Millions de Dinars.

Enfin, le communiqué de la BCT a indiqué le repli de l’excédent de la balance des opérations en capital et financières d’environ 790 MDT tout en soulignant la persistance des pressions sur le taux de change du dinar, en relation avec l’évolution des indicateurs économiques et financiers, enregistrant une baisse de 7,7%, depuis le début de l’année et jusqu’au 20 septembre, vis-à-vis de l’euro et de 5,4% par rapport au dollar américain.

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Pour ce qui est du tourisme et d’après les chiffres publiés par l’Office National du Tourisme Tunisien, les recettes en Euros du secteur qui contribue à raison de 19% dans la formation du P.I.B national ont baissé durant la période s’étalant entre le début du mois de janvier et la fin du mois d’août de l’année 2013 par rapport à l’exercice 2010 de 15,7%, les nuitées globales ont régressé de 18,1% et la capacité moyenne de mise en exploitation a reculé de 5,7%.

Pour ce qui est des coûts sécuritaires, l’analyse des données, au titre de l’exercice budgétaire 2012, du Ministère Tunisien de la Défense Nationale, montre que les dépenses de fonctionnement sont estimées à 910,3 Millions de dinars, celles réservées à l’investissement s’élèvent à 129,1 Millions de dinars tout en considérant sept Millions de dinars pour ce qui est des comptes spéciaux du Trésor soit une enveloppe totale de 1046,4 Millions de dinars.  Au titre de l’exercice 2013, un important montant de 273,5 MDT sera budgétisé pour acheter de nouveaux équipements. On y trouve, selon le document du budget de l’Etat, un programme d’appui, des munitions, des équipements de vision et la mise à niveau des équipements. Le même ministère a aussi budgétisé un montant de 105,2 MDT au titre de l’amélioration des conditions de vie dans les casernes et la mise à niveau des hôpitaux militaires.

Concernant, le ministère de l’Intérieur, les chiffres actualisés, au titre de l’exercice 2012, font état de dépenses de fonctionnement et d’investissement pour des montants respectifs de 1.731,6 et 145,0 Millions de dinars avec un engagement en caisses de Trésorerie pour neuf Millions de dinars soit un total de 1.885,6 Millions de dinars. Il est attendu, sans prendre en compte les circonstances actuelles que connaît le pays, d’accroître au niveau du département les engagements courants et au titre de la caisse de trésorerie  de 158,2 et 100,2 Millions de dinars, soit une progression attendue de 13,7%.

Scénarios et perspectives d’évolution de la guerre au terrorisme en Tunisie

Actuellement, on peut considérer que notre pays vit sur le fond d’une guerre terroriste qui va engendrer davantage le blocage politique, et un sentiment de peur auprès des investisseurs et de larges franges de la population, ce qui pourrait provoquer l’émergence de risques de dislocation des structures de L’Etat et d’instabilité institutionnelle mise à part les conséquences attendues au niveau des classements de la Tunisie en matière de notation souveraine par les maisons de rating et de la détérioration de nos relations avec nos partenaires traditionnels tels que l’Union Européenne et les institutions financières internationales qui observent la situation avec beaucoup d’inquiétude. Les récentes vagues terroristes risquent d’enterrer définitivement les possibilités de redresser les fondamentaux de l’économie tunisienne et le dinar tunisien.

La solution doit revêtir primordialement, dans l’état actuel des choses, un aspect sécuritaire fort, mais elle doit être aussi fondamentalement économique menée par un nouveau staff gouvernemental, œuvrant autour d’un noyau dur d’experts de notoriété, et qui aura pour missions: une action diplomatique de grande envergure, une collaboration multidimensionnelle notamment au niveau de la lutte contre le terrorisme à ramifications internationales et la mobilisation de fonds à travers la dynamisation de nos relations avec nos partenaires conventionnels, les instances de coopération bilatérales et les grandes instances financières internationales pour s’acquitter de la facture de la vague du terrorisme économique qui a frappé, lourdement, le pays et qui avoisine au moins à court terme sur le plan des coûts directs les trois Milliards de dollars US, tout en proposant le maximum de garantie de stabilité.

Vouloir prolonger à l’infini un mode de gouvernance qui a échoué dès son amorçage suite à l’incompétence, à l’autisme et à la marginalisation des grandes capacités de management et de direction tunisiennes, c’est participer à la destruction de l’Etat et probablement de la Nation.

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