Fronde de la Garde nationale contre la hiérarchie politique : fureur légitime

©Fethi Belaïd/AFP

S’ils ne veulent pas courir le risque d’une nouvelle humiliation, les plus hauts responsables de l’Etat vont devoir peut-être décider de se passer des plaisirs des bains de foule. On se rappelle la fuite humiliante sous les huées du public et la protection de la police des présidents de l’Assemblée constituante et de la République, Mustapha Ben Jaafar et Moncef Marzouki, du lieu où était organisé l’année dernière un meeting populaire à Sidi Bouzid. Les deux présidents avaient cru bien faire de venir répéter à la population locale le même discours et les mêmes promesses que celle-ci avait déjà entendus une année auparavant. Furieuse, et refusant de jouer encore une fois le rôle du dindon de la farce, la foule a chassé violemment Marzouki et Ben Jaafar qui n’ont dû leur salut qu’à la vigilance et au professionnalisme de la police qui les a éloignés, tout en les protégeant de toutes sortes de projectiles que la foule leur lançait sur la tête.

Il faut dire que Ben Jaafar et Marzouki n’étaient pas les seuls à subir l’épreuve de l’humiliation par le désormais classique « Dégage !» De nombreux responsables de partis au pouvoir et de membres du gouvernement provisoire ont été expulsés sans ménagement par une foule en furie des cérémonies qu’ils avaient cru devoir honorer de leur présence. Rached Ghannouchi, Ali Larayedh, Mohamed Ben Salem, Samir Dilou, Sihem Badi et la liste est longue de ceux qui se mordent encore les doigts de s’être mis dans une situation où ils étaient obligés de mesurer contre leur volonté et en public le degré de leur popularité et de leur légitimité…

Mais ce qui s’est passé vendredi dernier dans la caserne de la Garde nationale de l’Aouina est autrement plus inquiétant pour les responsables de l’Etat et du gouvernement tunisiens. Voilà les forces de l’ordre qui sont censés protéger et obéir aux ordres des trois présidents provisoires, les empêchent d’assister à la cérémonie funèbre de leurs deux camarades martyrs tués par la terreur, les obligeant à se retirer sous les cris de « Dégage ! » lancés par des centaines d’hommes de sécurité en colère.

Cette fois, les trois présidents (Marzouki, Ben Jaafar et Larayedh) assument une responsabilité de ce qui leur est arrivé. Il était possible que les choses se passent calmement et dans la dignité et le recueillement, s’ils avaient fait preuve d’un minium de respect pour les morts et les vivants. Les « explications » qui leur étaient fournies par le commandant de la Garde nationale dans une salle climatisée auraient dû être exposées après la cérémonie funèbre et non avant. Ce qui aurait, de toute évidence, évité à des centaines de membres des forces de l’ordre et aux cercueils de leurs deux collègues de se faire exposer inutilement à un soleil de plomb pendant plus d’une heure. Dans de telles conditions, la colère des protestataires était légitime et leur exigence que seul le ministre de l‘Intérieur présidera la cérémonie funèbre parfaitement compréhensible.

La réponse du commandant de la Garde nationale à l’incident, et dans laquelle il a menacé de poursuivre administrativement et judiciairement les « Dégageurs », manque de sagesse dans le mesure où elle ne peut qu’ajouter de l’huile sur le feu et attiser l’état de frustration et de colère qui caractérise une bonne partie des forces de police, et en particulier les syndicats des forces de sécurité nationale. D’ailleurs, leur communiqué publié quelques heures après les menaces proférées à leur encontre et dans lequel ces syndicats menacent à leur tour de recourir à des moyens d’action « sans précédent », est révélateur de la profonde crise qui secoue les forces de sécurité nationale à un moment où le terrorisme explose dans le pays, mais est révélateur aussi de l’absence totale de confiance entre les forces de l’ordre et la hiérarchie politique.

Reste à poser la question du pourquoi de cette concomitance entre la brusque intensification du terrorisme et les progrès enregistrés au niveau du dialogue national ? Il est de notoriété publique que l’aile extrémiste d’Ennahdha refuse de toutes ses forces et prie tous les jours pour son échec. Il est de notoriété publique aussi que ce désir est partagé par les terroristes d’Ansar Charia. Loin de nous l’idée de suggérer ici, en l’absence de preuves tangibles, une coordination directe ou indirecte entre celle-là et ceux-ci, on peut toutefois avancer l’une des raisons principales qui pousse Ansar Charia à tenter de faire échouer le dialogue national.

La réussite de ce dialogue serait très dangereuse pour les terroristes, dans la mesure où il aboutirait à la formation d’un nouveau gouvernement, avec deux caractéristiques absentes dans le gouvernement actuel : la compétence et la neutralité. Cette perspective est inquiétante pour les terroristes qui, en cas de mise sur pied du gouvernement attendu, perdront les bénéfices du laxisme auxquels les ont habitués le gouvernement actuel et celui qui l’a précédé.

Ce que l’on peut dire avec certitude c’est que les deux martyrs du corps de la Garde nationale sont tombés victimes de la tentative d’Ansar Charia de faire échouer le dialogue national, à travers l’intensification de l’action terroriste. Nonobstant le caractère dramatique des événements des derniers jours, il y a des signes rassurants qui se dégagent. Tout d’abord le dialogue national démarrera quand même le 23 octobre et a des chances de réussir, quand on sait qu’Ennahdha est au pied du mur, après avoir joué toutes ses cartes et essayé une multitude de manœuvres sans succès. Ensuite, et c’est tout aussi important, les terroristes d’Ansar Charia se sont révélés incapables de desserrer l’étau qui s’est formé autour d’eux par les armées et les forces de sécurité tunisiennes et algériennes. Dès qu’ils bougent, ils sont soit tués, soit arrêtés. Ce qui n’est pas très encourageant pour ceux qui misent encore sur la « somalisation » de la Tunisie ou sur la réédition chez nous du scénario algérien de la décennie de braise 1991-2001.

©Fethi Belaïd/AFP
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