Hafedh Caïd Essebsi nommé coordinateur général des structures de Nidaa Tounes

Béji Caïd Essebsi semble avoir à cœur de consolider en priorité la dimension familiale de sa prochaine consécration politique. Il  vient en effet de nommer son fils, Hafedh, coordinateur général des structures de Nidaa Tounes, le parti qu’il préside. Rien de bien surprenant à cela, me direz-vous. L’histoire regorge d’exemples trop nombreux de chefs d’Etat jugeant leur progéniture parfaitement digne de leur succéder, leur attribuant même de leur vivant des postes politiques qui dépassent souvent leur aptitude au leadership ou les positionnent, dès leur jeune âge, pour leur succéder à la tête de l’Etat au mépris de la Constitution républicaine de leurs  pays. Rappelons-nous Bourguiba et Bibi Jr, Leila Ben Ali pensant assurer un jour la régence au nom de son fils Mohamedla préparation du fils de Moubarak, Gamal, à la succession à la tête de l’État égyptien, et celle de Seïf Al-Islam à la place de son père Mouammar Al-Kadhafi. Malgré  le printemps révolutionnaire et l’immense espoir qu’il a fait naître dans la société, l’actualité du monde arabe continue de soulever des questions relatives au mode de gouvernance, au transfert de pouvoir et à la démocratie. Des  fils de, des frères de, des gendres de, des cousins et des conjoints de, squattent encore en permanence l’échiquier politique des régimes arabes

La nomination de Hafedh Caïd Essebsi à un poste considéré comme procurant à son détenteur un pouvoir réel et direct sur les structures centrales et régionales du parti a  soulevé, à juste titre, une forte  hostilité, non seulement parce qu’on y perçoit une intention évidente d’accaparer le leadership du parti dans le cadre restreint d’une même famille, mais parce qu’elle ressuscite certains archaïsmes politiques qui rappellent l’époque, censée révolue, où des responsables géraient leurs pays selon le mode patrimonial dont avaient profondément souffert les populations qui revendiquent aujourd’hui leur part dans l’administration des affaires de leurs  pays. Au lendemain du 14 janvier, un espoir sincère avait animé l’ensemble des Tunisiens persuadés qu’ils n’allaient plus voir sévir le népotisme et le règne des clans. Deux ans plus tard on constate que rien n’a changé. La première désillusion est venue des islamistes au pouvoir avec la nomination du gendre de R. Ghannouchi au poste de ministre des Affaires étrangères.

Dans l’affaire du fils Essebsi, il s’agit après tout d’une fonction  au sein d’un parti d’opposition, dont l’attribution ne nécessite pas  d’élections, n’est pas immuable  et n’engage pas les deniers publics. Mais qu’adviendra-il si Nidaa Tounes est au pouvoir  demain ?  A ses détracteurs, Béji Caïd Essebsi pourra  toujours rétorquer que lorsqu’un fils de plombier succède à son père, on ne dit rien et qu’au fond les grandes entreprises ont aussi leurs dynasties, que les grands patrons initient leurs enfants au monde des affaires, via les meilleures écoles, des stages dans les filiales du groupe, et que le népotisme y est  mis en évidence sans complexes. Mais l’univers de l’entreprise et celui du politique ne coïncident pas. Un parti ne peut pas être à la fois démocratique et dynastique. L’ascension du fils à marche forcée ne respecte pas le temps de la légitimation, de la légitimité, de l’installation de l’individu qui a fait ses preuves par le militantisme dans le champ politique. S’il y a un reproche à faire à Béji Caïd Essebsi, c’est qu’il n’a pas eu la bienséance d’attendre que les choses viennent à point nommé.

On peut également voir cette affaire sous un autre angle. Béji Caïd Essebsi est incontestablement une incarnation d’une stature présidentielle, produit inaltéré de l’esprit tribun de Bourguiba, inscrivant, pour une fois,  la rhétorique de son mentor dans la bonne cause. Ses discours sont manipulateurs, improvisés, directs, s’adressant à toutes les sensibilités, exprimés en un arabe accessible, émaillés de versets coraniques et ponctués d’anecdotes. Les Tunisiens se délectent toujours de  ses  interventions et accueillent ses propos avec un espoir  à la mesure du désarroi dans lequel ils se trouvent  par l’absence d’une  alternative politique crédible à l’horizon et d’un leadership capable de faire pendant à l’hégémonie de la Troïka au pouvoir. Il n’en demeure pas moins que la langue politique ne peut pas constituer un mode de gouvernement encore moins une bonne gouvernance. Pour  qu’un parti envisage sérieusement de gouverner un jour, il faut qu’il soit une vraie machine de guerre politique avec un programme, des hommes fidèles  et engagés et une cohérence. Caïd Essebsi a été appelé une première fois à un moment crucial pour remettre de l’ordre dans un pays qui avait perdu ses repères. Il est sollicité aujourd’hui pour  incarner  une opposition que beaucoup espèrent capable de remettre en équilibre une balance qui penche dangereusement vers la tyrannie du parti unique. Or, en matière de leadership, il  reste malgré tout un homme du passé, qui ne fait que succomber à la même tentation despotique, celle  de l’arbitraire qui a toujours régi le mode de sélection et de nomination, propulsant  aux hautes responsabilités les moins compétents parce que les plus proches ou les plus soumis ou qui ne risquent pas de bousculer les usages et les traditions. Contrairement aux sociétés avancées où les individus doués sont poussés à constituer l’élite, le talent, dans nos pays est systématiquement étouffé et toute initiative vouée à l’échec. Le même principe explique la vénération du leader, le fait que celui-ci persiste à croire que la politique est plus une histoire de gènes que d’élection et s’estime contraint de faire du fils un successeur bien aimé. En politique, les changements constituent la dynamique du pouvoir et la  révolution n’aboutira pas d’elle-même tant qu’on continuera à reproduire le même système, tant qu’on ne procédera pas à une refonte de nos structures mentales, tant qu’on ne pensera pas la gouvernance autrement. Force est de reconnaître que dans maints domaines la rupture avec le passé n’a pas encore eu lieu et son manquement risque fort de faire échec à cet immense espoir du 14 janvier, tant les facteurs de blocages sont nombreux, diffus et puissants, car tapis d’abord dans l’esprit de l’élite au pouvoir. Le principe dynastique, qui repose sur une éternelle répétition de l’identique, qu’il s’exerce dans l’administration ou au sein d’un parti politique, compromet l’avenir d’un pays qui a besoin d’un nouveau départ, avec de nouveaux  candidats qui soient nommés ou choisis uniquement  selon leur mérite et non pas en fonction de leur nom de famille.

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