Répondre au « drame migratoire »

Il y a près d’une semaine, le naufrage d’une embarcation transportant des migrants issus de la Corne de l’Afrique, de Lampedusa, qui comptait 500 migrants à son bord a pris feu et a coulé, faisant au moins trois cent trente-neuf morts. Les naufrages se succèdent, le drame humain perdure dans l’indifférence générale, ou presque. Au total, près de 4 000 migrants ont péri en Méditerranée depuis 2009 (selon le site Le Monde.fr). Selon le site Fortress Europe, 6 825 clandestins sont morts noyés au large de l’île sicilienne de Lampedusa depuis 1994, dont 2 352 dans la seule année 2011. Le scénario macabre se répète inlassablement.

Le chef du gouvernement italien Enrico Letta a appelé samedi 12 octobre l’Union européenne (UE) à mettre en œuvre « immédiatement » Eurosur, système de surveillance des frontières de l’UE avec les pays de la Méditerranée. Pas sûr que la solution se résume à cette logique de contrôle des frontières. Ce type de réaction témoigne de la prégnance des sources de tension et d’incompréhension. Derrière l’effroi et la compassion exprimés, la logique sécuritaire de contrôle des flux migratoires domine encore et toujours, les pays du sud de la Méditerranée étant réduits à jouer un rôle de zone tampon avec la zone sub-saharienne, de gardes frontières de l’Europe. Or les frontières maritimes du sud de l’Union européenne sont de loin les plus compliquées à contrôler. L’Italie, la Grèce et l’Espagne sont confrontés à des flux réguliers et massifs de réfugiés et d’immigrés clandestins en provenance d’Afrique (via le Maghreb), du Moyen-Orient et de Turquie. La majorité de ces personnes sont victimes de réseaux de passeurs. Le discours européen diabolisant le défi migratoire traduit une approche réductrice des véritables enjeux. Au regard de la population européenne vieillissante, le recours à la main-d’œuvre étrangère s’avère être une condition sine qua non pour le maintien du système social qui fait la fierté des Européens.

Le problème est européen, africain et… arabe. Si l’Europe est appelée à repenser sa politique d’immigration, des pays arabes (dont la Tunisie) sont directement concernés par le drame vécu par leurs propres ressortissants. Les drames individuels renvoient aux Etats leurs propres lacunes et impuissance. Les déficits structurels des sociétés arabes expliquent en grande partie le fait que le Maghreb soit un espace d’émigration. Le manque de perspectives continue de nourrir  le désir d’ailleurs chez une trop grande partie de la jeunesse maghrébine et autre (égyptienne et somalienne en particulier). La pauvreté frappe une large part des populations arabes, y compris dans des pays riches comme l’Algérie et l’Arabie saoudite. Selon le Rapport PNUD de 2009, le pourcentage global de la population vivant avec deux dollars ou moins par jour est de 19% ; ce taux monte à 41% si l’on tient compte du fait que dans de nombreux pays la pauvreté existe avec des revenus supérieurs ; un Arabe sur cinq vit avec moins de deux dollars par jour. La mauvaise gouvernance sur les plans politique et administratif freine le développement économique et social de sociétés arabes. L’inadéquation du système scolaire avec les besoins de l’économie et les rigidités du marché du travail (l’obtention d’un emploi public ou privé n’échappant pas à la logique de la corruption) aggravent la condition de la jeunesse arabe.

Alors que le monde arabe détient des taux de chômage records chez les jeunes, les régimes se trouvent plus que jamais dans l’obligation de définir des stratégies efficaces en matière de création d’emplois. Il s’agit de créer 40 millions d’emplois d’ici les dix prochaines années (Anuja Utz et Mahmood Aldah). Si de nombreux pays arabes ont fait des progrès en matière d’accès à l’éducation, aux technologies de l’information et des communications, les économies arabes doivent s’engager plus encore dans un modèle de croissance et de développement fondé sur le savoir, les connaissances et donc l’innovation. Il s’agit là d’une des préconisations de la Banque mondiale (Rapport 2013), dont la réalisation suppose la formation d’une main-d’œuvre plus qualifiée, l’amélioration des capacités d’innovation et de recherche, et le développement des technologies de l’information et des communications.

Contrairement aux idées reçues, les migrations vers l’Europe n’ont pas été accélérées par le soulèvement de peuples arabes, à l’exception d’un mouvement de courte durée à partir de la Tunisie ; elles ont simplement continué sur la base de tendances antérieures (Rapport du Migration Policy Center de l’Institut Universitaire Européen de Florence). À l’opposé, les migrations au sein de la Méditerranée du Sud ont été profondément affectées par l’instabilité et les violences en Libye et en Syrie.

Les Etats européens se montrent particulièrement frileux quant à saisir l’opportunité politique de développer des liens multiformes avec les peuples arabes. En cela, et par manque de vision et d’ambition, la fameuse « Union pour la Méditerranée » s’avère être un échec cuisant.

 

 

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