Les migrations intérieures et le risque social en Tunisie

La migration interne en Tunisie, ses causes, ses impacts ainsi que ses risques au niveau de la redistribution des richesses est un créneau assez peu étudié. Le chômage et le sous-emploi semblent jouer un rôle important en tant que déterminants des migrations internes au niveau du pays, mais celles-ci sont aussi la conséquence d’un développement inégal, économique et social entre régions. A partir des événements du 14 janvier 2011, une montée des taux de mobilité spatiale ainsi qu’un accroissement des indicateurs des disparités sociales et régionales ont été constatés, et ce, dans un contexte où a été remarqué l’aggravation de la pauvreté dans les zones de l’intérieur de la Tunisie d’une façon préoccupante.

Etat des lieux

La Tunisie a connu récemment une accélération brusque de la cadence du flux des  migrants entre gouvernorats qui, en termes de moyenne annuelle, s’établirait à 88,9 mille en 2004, à 50,9 mille en 2009 mais qui s’est située entre mai 2011 et mai 2012 à 160 mille. Le solde migratoire entre les régions illustre déjà ce qu’ont montré les analyses en ce qui concerne les facteurs de corrélation des migrations intérieures. De toutes les zones du pays, seules deux zones notent un solde positif: le Grand-Tunis et le Centre-Est. Les régions du Nord, du Centre-Ouest et du Sud ont continué à enregistrer des soldes négatifs conséquents en absolu, mais aussi eu égard à leur poids démographique.

Par ailleurs, selon les statistiques officielles disponibles se rapportant à la période mai 2011-mai 2012, la migration intérieure touche essentiellement les catégories d’âge 15-29 ans soit 69,9% des migrants. En gros, le sexe masculin domine clairement au niveau des classes d’âge actives pour 65,8% et c’est ainsi qu’on peut déduire que le regroupement familial n’a eu qu’un effet limité pour voir que les motifs de recherche d’emploi et de continuation des études sont réellement les fondements les plus pesants au niveau des migrations intérieures : le principe économique est donc fondamental au niveau de l’étude du phénomène.

Autre fait nouveau par rapport aux enquêtes effectuées notamment en 1994 et 2004 : les migrants sont d’un niveau d’instruction appréciable soit 67,6% de l’ensemble de la population répartis pareillement par genre ; le niveau supérieur d’instruction des migrants est d’autant plus considérable. Néanmoins, au niveau de l’état matrimonial 85,5% des migrants, lors de la période analysée, sont célibataires dont les 2/5 sont du sexe féminin. Les jeunes femmes tunisiennes sont dans l’obligation de faire face à des contraintes sociales et familiales, au sens traditionnel du terme, pour migrer à la recherche d’un emploi ou pour poursuivre leurs études.

Migration intérieure

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L’accélération des flux entre mai 2011 et mai 2012 et la convergence vers le Grand Tunis posent plusieurs questions. Il n’existe pas, de prime abord, une vraie raison sociale ou économique qui permet d’expliquer l’évolution, et ce, du fait que le taux de chômage à fin 2012 au niveau de la zone est supérieur à ce qu’il est dans le Centre Est et le Nord-Est. Les opportunités d’emploi ne sont pas aussi plus disponibles dans le Grand Tunis qu’ailleurs dans le Centre-Est ou le Nord-Est. A cet effet, l’explication qui pourrait tenir est que le choc institutionnel de l’après 14 Janvier 2011 a durement impacté l’organisation administrative et de gouvernance des régions d’affluence des migrants entraînant leur perte d’autorité et d’efficacité. Il semble que le facteur d’être plus proche des espaces décisionnels administratifs et politiques a joué, amplement, pour faire accroître les migrations vers le Grand-Tunis. Il est aussi logique de penser que la disparition de certains obstacles existants dans le passé a eu aussi un rôle important. Réellement, aucune variable probante ne peut expliquer ces mutations tant que les résultats des enquêtes à venir ne présenteront d’autres éléments pertinents d’analyse.

Impacts et risques

L’évaluation des impacts et risques des phénomènes socio-économiques nécessite une compétence pointue en ce qui concerne l’analyse spatio-temporelle et une grande capacité pour la modélisation et la recherche des variables explicatives déterminantes. Toujours est-il que ceci se base sur la disponibilité d’un tableau de bord à forte dimension sociale et économique, chose non encore développée en Tunisie. En effet, pour affiner les études se rapportant aux migrations ou à d’autres faits similaires, le chercheur doit être doté d’un état se rapportant à différents indicateurs composites ou de synthèse relatifs notamment à la population et ménages, l’activité, l’emploi et le chômage, l’éducation et la formation, la santé et la prévoyance sociale, le niveau de vie, et ce, par rapport à des comparaisons normatives internationales. Très peu d’efforts sont déployés dans notre pays par les autorités à ce niveau.

Selon plusieurs analystes, la connaissance précise de l’ampleur des mouvements de la population dépend largement des niveaux de pauvreté, de la polarisation régionale et des seuils de stratification sociale.

En Tunisie, il est communément admis que la pauvreté reste plutôt concentrée dans le milieu rural et dans certaines régions du pays, particulièrement le Centre-Ouest. Une forte variation du taux de pauvreté entre les régions peut être à l’origine d’instabilité sociale et de déplacement des populations. Ainsi, la mesure de la pauvreté à l’échelle régionale permet de mieux définir les priorités en matière de développement régional. En Tunisie, la mesure de la pauvreté absolue constitue une pratique bien établie. Néanmoins, malgré les différentes améliorations apportées par l’INS à sa méthodologie, il n’en demeure pas moins que la base même de cette méthodologie reste la même que celle définie il y a 30 ans. Celle-ci repose sur une conception absolue du phénomène de la pauvreté et utilise la dépense totale comme indicateur du niveau de vie. Or selon les normes internationales, ceci nécessite plusieurs ajustements, notamment au vu des mutations connues ces dernières années et surtout après les événements du 14 janvier 2011 où on a atteint dans certaines régions un niveau de pauvreté dépassant les 32% pour une moyenne nationale déclarée de 15,5%.

Par ailleurs et sur un autre plan, il a été remarqué durant les cinq dernière années, et particulièrement après le choc du 14 janvier, une hausse des inégalités dans les régions du Centre-Ouest et du Sud-Ouest qui ont vu leurs écarts par rapport au reste du pays s’accentuer avec un coefficient de Gini de 32,7 qui est utilisé pour traduire les disparités entre les différentes strates sociales ; les inégalités intra-régionales se sont aussi amplifiées au même titre que les inégalités inter-régionales qui se situent approximativement, d’après les dernières enquêtes, à 20,1. L’augmentation de la polarisation de 49,9 en 2000 à 62,5 en 2010 et qui pourrait grimper à 67,5 au terme de l’année 2013 confirme que les sentiments d’identification et d’aliénation des citoyens des zones défavorisées se sont accentués et ceci explique, paraît-il, largement le phénomènes de l’accroissement des déplacements migratoires des population de ces zones.

L’accroissement des flux migratoires internes renvoie à la nécessité de rééquilibrer le développement entre régions, et ce, de façon primordiale malgré la constatation que durant les deux dernières années le taux de réalisation budgétaire à ce niveau n’a pas dépassé 40%. L’absence de programmes et de plans pour lutter contre la pauvreté, les inégalités régionales et sociales provoqueront certainement une montée beaucoup plus importante du phénomène de l’exode des populations et entraînera une dislocation démographique au niveau des régions, contre une poussée des pressions sur les zones d’affluence aussi bien sur le plan des infrastructures qu’au niveau économique et financier. L’apparition de troubles sociaux sera une conséquence logique à ces phénomènes, illustrant la marginalisation accrue des populations en Tunisie et la probabilité d’émergence d’insurrections sera, dans ce contexte de gouvernance, de plus en plus élevée.

La vision d’ensemble du développement économique et social qui est adoptée dans notre pays actuellement ne correspond aucunement aux objectifs de bonne gouvernance régionale que la Tunisie doit réaliser. En fait, les gouvernants actuels veulent soumettre à sa plus simple expression le rôle de l’Etat d’autant plus qu’aucune volonté ne paraît à l’horizon pour l’établissement de plans régionaux dans le cadre d’une stratégie économique globale. En aucun cas, les mesures prises par le gouvernement ne peuvent être efficaces si la situation économique et financière poursuit sa décadence et si les finances publiques ne sont pas corrigées.

 

 

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