«500 mille familles achèteront un mouton cette année contre 1 million en 2012»

A quelques jours de la fête de l’Aïd Al-Idha, nous avons approché M. Slim Saadallah, vice-président de l’Organisation de défense du consommateur. Le mouton de l’Aïd a été certes au centre de l’entretien, mais d’autres sujets se sont imposés. Interview.

 

L’Economiste Maghrébin : Quelle est votre prise de position par rapport à l’importation des moutons espagnols ?

Slim Saadallah : En tant qu’Organisation de défense du consommateur, nous avons apprécié cette mesure prise par le ministère du Commerce, auquel nous avons toutefois posé des conditions. Nous avons en effet exigé que la qualité et le prix soient à la hauteur de l’attente du consommateur tunisien. Chose faite : les moutons en provenance d’Espagne sont de bonne qualité. Le prix du mouton varie entre 270 et 400 dinars, ce qui revient en moyenne à 8,9 dinars le kilo de viande. C’est un prix abordable pour le Tunisien de la classe moyenne.

Qu’en est-il pour le mouton tunisien ?

Le ministère de l’Agriculture évalue le nombre du cheptel national qui pourrait être consommé pendant l’Aïd à environ 1 million de têtes. Le ministère du Commerce a importé 12 mille moutons, ce qui revient à 1,2% du cheptel tunisien. Ce n’est pas une grande quantité, mais elle vise essentiellement à établir un prix référentiel et à faire baisser le prix du mouton tunisien qui, à quelques jours de la fête, demeure bien au-dessus des moyens du consommateur. N’oublions pas que ce dernier vient de passer par une série d’évènements- le Ramadan, la saison estivale, l’Aïd El Fitr, la rentrée scolaire…- qui se sont enchaînés à un rythme effréné, ce qui a épuisé le pouvoir d’achat du consommateur. Celui-ci se trouve ainsi dans l’incapacité de payer 600 ou 800 dinars pour un mouton tunisien. Il ne peut probablement  pas payer plus de 300 dinars.

Compte tenu de ces facteurs, nous estimons que le nombre de familles tunisiennes qui achèteront des moutons pour l’Aïd ne dépassera pas les 500 mille. D’habitude, ce nombre avoisine un million. La plupart des familles seraient ainsi privées des joies de l’Aïd, elles qui se privent de viande rouge au quotidien. Qui des citoyens de la classe moyenne peut encore payer 20 dinars pour un kilo de viande ?

Mais pourquoi le mouton tunisien est-il si cher ?

Tout le mal vient des spéculateurs. Sorti de chez le producteur, le mouton qui vaut au départ 300 dinars passe par une chaîne d’environ quatre spéculateurs. Chaque spéculateur, voulant lever au maximum sa marge de bénéfice, gonfle davantage le prix. Arrivé au consommateur, le produit se vend à 800 dinars. C’est inadmissible et injuste. Nous appelons ces spéculateurs qui ne voient en cette fête qu’une aubaine pour s’enrichir, à ne plus priver les Tunisiens des joies de l’Aïd.

Avez-vous des propositions concrètes pour dérouter le réseau des spéculateurs ?

Oui, tout à fait. Commençons d’abord par préciser que la pression au niveau des prix concerne principalement la capitale. Pour esquiver les spéculateurs, nous proposons par exemple que des groupes de familles qui habitent Tunis et sa banlieue cotisent pour louer un camion et aller directement vers le producteur pour acheter leurs moutons. En procédant ainsi, un mouton local de bonne qualité leur reviendrait, frais de transport compris, à environ 320 dinars. Plusieurs points de vente fournissent des moutons avec un rapport qualité/prix satisfaisant. Il s’agit notamment de Kasserine, Gafsa, El Fahs, Sbikha ou encore Sidi Bouzid.

Pour contrôler les prix, l’ODC surveille étroitement les points de vente des moutons espagnols et locaux à travers le pays.

Nous avons même créé un point de vente en collaboration avec le Groupement Interprofessionnel des Viandes Rouges et du Lait (GIVLait). Ce point de vente se trouve à Souk El Jomaa à l’Ariana, près de l’abattoir municipal. Des agriculteurs tunisiens y vendent leurs produits, à 11,5 dinars/kilo pour les moutons qui pèsent moins de 40 kilos, et à 9,5dinars/kilo pour les moutons qui pèsent plus de 40 kilos. Et les vendeurs et les consommateurs sont satisfaits. Environ 400 têtes sont vendues chaque jour.

Mais le problème de la cherté revient toujours et ces mesures ne semblent pas pouvoir l’atténuer ?

C’est pour cette raison que nous appelons à des réformes structurelles. Quand on voit qu’un mouton importé en devises, avec tous les frais de transport, coûte beaucoup moins cher que le mouton local, c’est qu’il y a un grand problème auquel nous devons trouver des solutions, et ce, dans l’immédiat. Nous ne devons plus agir conjoncturellement juste avant chaque Aïd. La contrebande ayant nettement diminué, la lutte contre la spéculation devrait commencer. Cette lutte est un devoir collectif auquel tout le monde devrait contribuer. Les autorités doivent se concerter  avec toutes les parties prenantes. 

Dont l’ODC ?

Oui bien évidemment. Mais ce n’est pas toujours le cas. Un litige nous oppose en effet au ministère du Commerce à la suite de la dernière augmentation de 290 millimes dans le prix du concentré de tomates. Prétextant des pressions subies de la part des fabricants, le ministre du Commerce ne nous a pas informés de cette augmentation qui vient alourdir davantage les difficultés du consommateur. Opposés à cette augmentation injustifiée, nous avons donc, au nom de tous les consommateurs tunisiens, saisi le Conseil de la concurrence et eu recours au Tribunal administratif.

Le gouvernement a adressé à l’Assemblée nationale constituante un projet de loi portant amendement de la loi 64-91 sur la concurrence et les prix. La commission du secteur des services devra l’examiner aujourd’hui ou durant les jours qui viennent. L’ODC a-t-elle été sollicitée à ce sujet, qui la concerne directement ?

Non, personne ne nous a encore sollicités à ce sujet dont nous ne sommes pas au courant. Peut-être qu’on nous sollicitera prochainement.

Prévoyez-vous d’autres actions après l’Aïd ?

En plus de notre travail quotidien de sensibilisation, nous projetons, juste après les fêtes, de mener une campagne de grande envergure contre les vendeurs des produits alimentaires qui débranchent leurs frigos pendant la nuit. Un nourrisson de six mois ne dira sûrement rien quand on lui fera manger un pot de yaourt périmé. Il se trouvera tout simplement aux urgences entre la vie et la mort. Tout ça parce qu’un vendeur n’a pensé qu’à alléger sa facture d’électricité. En collaboration avec le ministère de la Santé et celui du Commerce, nous allons faire preuve d’une intransigeance extrême. Des procès-verbaux seront dressés lors d’infractions constatées et des amendes variant entre 2000 et 5000 dinars seront prononcées contre les  contrevenants.

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