Les effets de la crise économique sur les couches sociales : Les nouveaux pauvres

classe moyenne

Sans chercher à  conforter ceux, de plus en plus nombreux,  dans l’idée que c’était mieux avant,  ni  à  approuver  tous ceux qui  cherchent à  se persuader, en dépit de la gravité de la situation que nous vivons,  que tout est mieux maintenant et serait encore mieux demain grâce à eux, force est de reconnaître que la pauvreté, même si elle continuait à affecter certains groupes de la population, avait cessé de faire partie de notre paysage social quotidien. Malgré la corruption et les gigantesques ponctions de ressources opérées par les dignitaires du régime précédent, l’économie tunisienne n’était pas en état de survie, ni le pays touché par une misère endémique comme c’est le cas dans certains pays africains. Le phénomène de la pauvreté se manifestait principalement dans les quartiers de misère situés dans des zones marginales de l’espace suburbain, dépourvues d’une infrastructure minimum de services et premières étapes d’accès à la grande ville. Pour un grand nombre de  personnes en provenance de zones rurales, c’était le lieu d’un séjour provisoire, en attendant de vivre un jour dans de meilleures conditions. La pauvreté gardait ainsi  sa dimension et sa localisation d’origine. Aujourd’hui, la pauvreté s’étend et l’univers des pauvres devient plus hétérogène. De  nouvelles catégories de personnes, en raison de la crise et de la mauvaise gouvernance, sont rattrapées par la pauvreté et la misère. Des groupes sociaux,  de plus en plus nombreux au sein des couches moyennes, se voient désormais de moins en moins en mesure de satisfaire leurs besoins essentiels, obligés de réduire leurs dépenses, de renoncer à certaines de leurs aspirations, s’estiment même en situation de pauvreté parce qu’ils n’ont plus assez d’argent pour vivre décemment, ou parce qu’ils ont des difficultés pour atteindre ce qui leur semblait être un degré d’aisance et de bien-être minima que leur permettrait, sous d’autres cieux, leur statut.  L’apparition de ces « nouveaux pauvres » constitue assurément le signe distinctif de la crise que traverse le pays depuis plus de deux ans.

Dans le contexte actuel de difficultés économiques, financières et sociales aigües, touchant l’ensemble de la société, la pauvreté n’est plus un critère de classement social. Tout le monde y est pauvre, en ce sens que chacun se plaint de manquer  de moyens et que la formule la plus entendue se résume au final à ce constat résigné : il n’y a pas d’argent. A cet égard, que l’on soit fonctionnaire, commerçant, artisan, étudiant, employé, ouvrier ou chômeur, tout le monde est soumis au même traitement : que l’on dispose de ressources régulières, ou que l’on soit démuni, la condition la plus partagée est celle de l’insuffisance de revenus, de la cherté du coût de la vie, de la recherche d’une activité complémentaire et de la course obsessionnelle à l’argent qui a aussi sa face d’ombre : la corruption, la contrebande, le détournement de fonds, le trafic d’influence, le vol, les  prévarications, etc.

La  notion de pauvreté est relative et subjective : elle dépend de l’appréciation que chacun de nous porte sur sa situation et sur sa position par rapport aux autres, par rapport aux positions précédemment occupées, ou par rapport à ses ambitions, ainsi qu’à son évaluation des perspectives qui s’offrent à lui. La pauvreté est de tous les temps, mais chaque époque confère à cette question une nature et des défis spécifiques. La pauvreté peut être héritée, de génération en génération, ou provoquée comme c’est le cas avec les conjonctures de crises. Les statuts deviennent alors plus vulnérables, les protections sociales plus fragiles, le tissu social plus dégradé et les espaces traditionnels de socialisation  plus dissociés  favorisant l’augmentation de la délinquance, la marginalisation croissante d’un certain nombre et  l’insécurité aggravée. La pauvreté est aussi une réalité qu’on ne saurait mesurer à l’aide de seuls indicateurs quantitatifs, notamment par la prise en compte du pouvoir d’achat, ou par le seuil de revenu qui viendrait diviser la société en riches et pauvres, comme en présence d’une réalité inéluctablement dualiste. Enfin, on peut aussi envisager la pauvreté comme un manque de liberté et de ce point de vue, la chute du régime de Ben Ali a ouvert d’enrichissantes perspectives pour l’avenir du pays que  la classe politique, par son incurie, est en train de dilapider avec méthode.

Nous  sommes passés en deux années et demie du statut de pays dont le niveau de vie ainsi que les structures économiques convergeaient vers ceux des pays dits émergents, régi par un Etat pourvoyeur d’emplois et de ressources, au statut  d’un pays en voie de déliquescence où l’Etat est de moins en moins capable d’être à la hauteur de la situation pour gérer ses habitants et de plus en plus en manque d’autorité et de moyens pour assurer le bien commun et la sécurité des citoyens ; où fleurissent l’insécurité, la contrebande, les commerces informels et illicites et où s’est installée une défiance légitime de tous les citoyens envers le gouvernement et ses représentants.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Avec la chute du régime et la libéralisation de la vie politique, un vent de contestation a secoué le pays et ébranlé le tissu productif. Le rattrapage des salaires avait commencé dès le lendemain du 14 janvier et n’a cessé de s’intensifier. Mais une période de forte inflation et d’instabilité macroéconomique s’est installée, causant un véritable effondrement de la demande de travail et du pouvoir d’achat. De l’aveu même des responsables de la finance, il y a  aujourd’hui de fortes chances, si rien n’est fait en matière de gouvernance, pour que l’escalade inflationniste se poursuive, touchant ainsi à l’intégrité  des différents acteurs sociaux et de la société dans son ensemble. Tout le pays vit désormais au jour le jour, entre le chômage qui sévit, la forte baisse du  pouvoir d’achat, le gel des salaires, la hausse vertigineuse des prix, l’augmentation du déficit public et l’accentuation de la pression fiscale et l’imprévisibilité  politique et économique. Un pays où le recrutement dans la Fonction publique  est  devenu l’unique instrument de lutte contre le chômage et le seul moyen de compenser le manque de créations d’emplois dans un secteur privé touché par le tarissement des investissements et rendu craintif par peur des revendications sociales.

Les contraintes qui obèrent la réalisation de toute politique de croissance sont aujourd’hui nombreuses : défaillances des pays donateurs, recettes fiscales plus faibles qu’attendues en raison du ralentissement de l’économie, diminution du niveau des investissements étrangers, recettes extérieures en  baisse et activité de production et de services toujours perturbées par un climat politique chaotique. Tout cela laisse peu de marge pour combler le manque à gagner et  accule l’économie du pays à  devenir fortement tributaire de l’aide internationale. Quant aux fonctionnaires, ils se demandent avec inquiétude si l’Etat va pouvoir honorer ses engagements en matière de traitements de ses  agents.  Il y aurait ainsi des chances qu’on aille rejoindre les réalités financières et chaotiques d’un tas d’autres pays, réputés en déficit chronique, qui rétribuent leurs fonctionnaires à coups d’arriérés et de compléments de salaires. Les ressources de l’Etat étant tributaires de l’activité économique, de l’amélioration des performances des entreprises publiques, aujourd’hui au bord du gouffre, et de l’accomplissement par tous les contribuables de leur devoir fiscal, leur déficit risque fort  de compromettre la solvabilité budgétaire.

Une nouvelle catégorie de pauvres est donc en voie de constitution mais à qui, contrairement  aux pauvres traditionnels, les mal lotis  et les exclus, souvent oubliés, il manque une définition. On  n’en parle peu parce qu’elle  se dérobe au recensement, n’est ni une victime sacralisée, ni objet de sollicitude, ni sujette à l’aide monétaire. Ce ne sont pas les pauvres menaçant la société par la résurgence des classes dangereuses, mais des pauvres inquantifiables et indéfinissables.  Leur déchéance est d’autant plus dramatique qu’ils se croyaient tirés d’affaire, qu’ils seraient les premiers bénéficiaires de la répartition des fruits de la croissance. Leur déchéance financière est  devenue une déchéance sociale qui nous interpelle car c’est une pauvreté qui souvent n’est pas que matérielle, mais aussi affective, culturelle, voire spirituelle. En somme, la pauvreté de l’existence.

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