Faire plaisir à Montplaisir

Tout d’abord il faut mettre les choses au point. Le président provisoire Moncef Marzouki n’est pas « le premier président arabe légitime », comme il l’a prétendu et continue de le prétendre. Il a été élu membre d’une Assemblée constituante, censée écrire une Constitution au bout d’un an, par 6000 citoyens. Sa présence aujourd’hui au Palais de Carthage, il la doit non pas à son élection par le peuple tunisien, mais disons à la bonne volonté du président d’un parti politique ayant récolté pas plus d’un million et demi de voix sur un corps électoral potentiel dépassant les 7 millions.

          Une autre précision importante. Moncef Marzouki n’a été désigné président qu’à une condition : accepter une présidence honorifique, symbolique et sans aucune prérogative significative. La preuve irréfutable de cette exigence du mouvement Ennahdha acceptée par l’intéressé est que celui-ci, contrairement à tous les représentants de l’opposition, a voté contre une proposition visant à donner un peu de pouvoir au président de la République. La conclusion logique qui s’impose est que le candidat choisi par Ennahdha a reçu une consigne claire de voter contre l’élargissement des prérogatives du président, s’il tient réellement à la fonction. Tout le monde se rappelle de cette scène étrange et comique à la fois où la main de Marzouki est tendue vers le plafond du palais du Bardo, votant avec les représentants d’Ennahdha, du CPR et d’Ettakattol contre l’élargissement des prérogatives présidentielles.

          Mais il semble que le président provisoire a reçu une autre consigne stricte qu’il devrait suivre, s’il ne voulait pas être destitué en cours de route : ne pas s’opposer, ne pas critiquer et ne pas émettre de réserves publiquement à l’égard de la politique mise en œuvre par Ennahdha durant toute la période où ce parti est au pouvoir. De toute évidence, cette consigne aussi a été et continue d’être suivie à la lettre. La preuve est que pas une seule fois, en dépit de la politique nullement convaincante menée par les gouvernements de Hamadi Jebali et Ali Larayedh, le président provisoire et ancien militant des droits de l’Homme n’a émis une seule critique, bien au contraire. Tous ses faits, ses gestes et ses déclarations ne visent qu’une chose : être en odeur de sainteté à Montplaisir.

          On se rappelle sa déclaration fracassante comparant les terroristes d’Ansar Charia à des « microbes », mais, 24 heures après, il a dû présenter ses excuses. Pourquoi un président éprouverait-il le besoin de s’excuser d’avoir qualifié des terroristes de microbes, si on ne l’avait pas obligé à le faire ? Non seulement il s’est excusé, mais pour faire oublier son « forfait » à ses bienfaiteurs, il a accueilli au palais de Carthage un groupe de ce qui est appelé « les ligues de la protection de la révolution », donnant un coup sévère au sérieux et au prestige dont devrait être parée la fonction présidentielle.

          Si l’on passe en revue quelques-unes des bourdes du président provisoire, notamment celles en relation avec ses déclarations à l’étranger, on constatera que pratiquement toutes ses déclarations chaotiques faites chaque fois qu’il se trouve en voyage, visent moins à exprimer les convictions d’un ancien militant des droits de l’Homme que de faire preuve de zèle un peu excessif dans la gratitude dont il se croit redevable à ceux qui lui ont prêté la clef du Palais de Carthage.

          En voyage en Mauritanie, Marzouki s’est acharné contre l’opposition tunisienne, qualifiant ses critiques de « croassements de corbeaux » ; au Qatar, il a traité l’opposition de tous les noms, allant jusqu’à évoquer la guillotine ; en Allemagne, il a frôlé la vulgarité en affirmant devant des médias médusés « l’opposition qui souhaite voir la troïka crever, elle a crevé avant la troïka » etc. L’histoire dira peut-être un jour que la triste parenthèse de la présidence provisoire de Marzouki se résume en quatre mots : faire plaisir à Montplaisir. Prouver au parti islamiste au pouvoir par des déclarations tonnantes et surtout  trébuchantes qu’il est son homme, et que ses compagnons « laïcs » d’hier sont ses ennemis d’aujourd’hui.

          Par ses déclarations intempestives et irréfléchies, il a mis en difficulté les relations de la Tunisie avec la France, la Suisse, le Maroc, l’Algérie, et même les Etats-Unis en critiquant au cours d’un voyage au Pérou…l’embargo américain contre Cuba. Il s’est très vite révélé incapable de préserver un minimum de prestige et d’aura à la fonction présidentielle. Ne s’est-il pas laissé humilier sans broncher par l’ex-émir du Qatar Hamad Ibn Jassem qui, devant les médias, a eu l’outrecuidance de lui « apprendre comment se tenir en public et comment saluer » ? Ne s’est-il pas fait accueillir par le maire de Genève lors d’un voyage en Suisse, et par le ministre de l’Agriculture lors d’un sommet de l’OUA à Addis-Abeba en Ethiopie ?

Bien loin le temps où le prestige de l’Etat tunisien était au zénith quand Bourguiba se faisait accueillir à Washington par John Fitzgerald Kennedy et bénéficiait d’un accueil populaire dans les artères de la capitale américaine par le peuple de Washington agitant de petits drapeaux tunisiens et américains… Il est vrai que Bourguiba n’a pas été catapulté à la plus haute fonction de l’Etat par les calculs d’un cheikh ou par les manœuvres politiques d’un parti. Il était le premier président à prendre ses fonctions grâce à l’adhésion de tout un peule, même s’il s’était révélé au fil des ans excessivement autoritaire.

Cela dit, les bourdes les plus graves commises par le président provisoire l’ont été avec la Syrie et l’Egypte. Ce sont celles en tout cas qu’Ennahdha a apprécié le plus du fait de leur parfaite conformité avec les positions tranchées de ce parti avec ce qui se passe dans ces deux pays. La faute syrienne n’a pas seulement de conséquences dramatiques sur le plan des relations d’Etat à Etat qui, subitement, se sont trouvées rompues, mais des conséquences dramatiques sur le plan humanitaire. Des milliers de Tunisiens et de binationaux se sont trouvés soudain livrés à eux-mêmes dans un pays déchiré par la violence. La brutale rupture des relations diplomatiques avec la Syrie a plongé des milliers de Tunisiens en Syrie dans le désarroi. Et l’accueil par la présidence tunisienne, en février 2012, de la conférence des « Amis de la Syrie » a mis des milliers de Tunisiens disséminés dans les villes syriennes en danger.

Concernant l’Egypte, la bourde de Marzouki a plongé les relations tuniso-égyptiennes dans une crise profonde. Le discours du président provisoire devant l’Assemblée générale de l’ONU, un forum mondial hautement médiatisé, constitue une incursion intempestive et gratuite dans les affaires intérieures égyptiennes.

Que Marzouki, à l’instar de ses alliés du parti islamiste, ressente une profonde frustration du fait de la faillite des Frères musulmans égyptiens, c’est son problème. Mais il n’a aucun droit à mettre le peuple et l’Etat tunisiens en porte-à-faux avec le peuple et l’Etat égyptiens. Que le président provisoire, à l’instar de ses bienfaiteurs nahdhaouis, voit uniquement l’intervention de l’armée pour mettre fin à la tragique expérience du pouvoir islamiste en Egypte, sans voir les 30 millions d’Egyptiens qui priaient les militaires d’intervenir, c’est son problème, mais il a tort de se livrer à une provocation gratuite que le peuple égyptien n’a pas du tout appréciée.

Si l’on en juge par les 4% d’intentions de vote dont est crédité le président provisoire, on peut dire que l’avenir politique de l’ex-militant des droits de l’Homme est derrière lui. De ce côté-là, une bonne partie du peuple tunisien est rassurée. Le problème est que cette triste parenthèse n’est pas prête de se fermer encore, que Marzouki continue de bénéficier des ors de la République tout au long de ce provisoire qui dure et que des bourdes, il y en aura encore.

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