De Kyoto au GIEC 2013 : Chronique d’un désastre programmé

La mémoire météorologique est la plus défaillante des mémoires, car on lui attribue les exagérations les plus extrêmes. Pour relativiser ses jugements excessifs, on dit chez nous que celui qui n’a jamais menti pécherait au moins deux fois l’an : l’hiver il affirme qu’il n’a jamais vécu pareil froid, et l’été qu’il n’a jamais connu de telles chaleurs. C’est que le climat, plus trivialement le temps qu’il fait, possède une dimension spatiale autant que temporelle, et l’étude des climats, pour exister, a besoin de la durée. C’est ce qui fait que la climatologie est un processus de mise en mémoire. Ce qui définit jusque-là les climats, pour nous, profanes, ce sont les sensations qu’ils éveillent en nous, leurs effets sur nos corps et, au-delà, les jugements qu’ils nous inspirent. On parle de climats agréables, bons, excellents, merveilleux, doux, tempérés, ou, au contraire, changeants, contrastés, mauvais, odieux ou tristes. Ici, dit-on, s’est ouverte une des portes de l’enfer tant la chaleur est brutale et opiniâtre, là les pierres éclatent tant le froid est cassant. Car nous parlons du climat que vivent les hommes dans l’instant et sur leur terre et non de celui des théoriciens et des climatologues fait de notations systématiquement conduites, appuyées sur un nombre de points d’observation suffisants, et, pour un de ces repères donnés, sur un enregistrement continu d’un bout à l’autre de l’année ou du lustre.

Il paraît que maintenant le temps n’est plus ce qu’il était, que l’on ne retrouve plus les saisons,  que les légumes sont fades, les fruits insipides, les viandes coriaces et les hommes de moins en moins accommodants. Car plantes et bêtes sont d’autant plus vigoureuses que le climat est sain et tempéré. Alors notre menteur de tout à l’heure, s’il devait répondre de ses péchés, serait aujourd’hui absous.

Les caprices du climat, hélas, ne sont plus affaire d’appréciation d’une personne qu’un temps pluvieux démoralise, ou d’un nostalgique qui n’arrive plus à retrouver  la  saveur des fruits d’antan, mais prennent des allures de catastrophes à l’échelle planétaire. Les émissions de gaz à effet de serre suscitent aujourd’hui de réelles inquiétudes parmi les scientifiques et ont même forcé la communauté internationale à adopter une politique de prévention des risques climatiques mais qui demeure encore en butte à l’absence d’empressement de pays peu enclins à se soumettre à des mesures obligatoires. Car on a constaté que ces émissions de gaz pourraient provoquer désormais de nombreuses et fréquentes perturbations sur le plan de la pluviométrie et  des cycles océaniques provoquant, en alternance, sécheresses et inondations. Ce désastre écologique n’a d’égal que l’incapacité des gouvernements, qui représentent les intérêts du capital, à prendre les premières mesures urgentes  pour trouver une alternative à un modèle devenu écologiquement vain et humainement insoutenable.

Mais les mesures préconisées à l’échelle mondiale, au-delà du fait qu’elles soient inéquitables, sont insignifiantes par rapport à la masse des dégâts qu’entraîne chaque jour, à des degrés divers, le mode de vie de la société capitaliste industrielle : réduction de la masse des glaciers, diminution des réserves en eau, empoisonnement des nappes phréatiques, de l’air et de la terre, accumulation de déchets, déforestation, dégradation des sols, disparition des espèces et beaucoup d’autres manifestations qui s’aggravent avec une rapidité saisissante. Si ces mesures sont inefficaces, c’est que nous nous trompons peut-être d’ennemi, que nous luttons contre les effets et non les causes. Car aujourd’hui les turbulences ne sont pas seulement d’ordre climatique : la crise de la vache folle, les risques nucléaires, les aliments transgéniques, les guerres, la pauvreté, l’exclusion, la maladie, le tout accentué par l’interdépendance croissante des activités humaines remettent en cause tout un modèle de  croissance économique basé sur le productivisme et la recherche du profit.

Le 20 août 2013, fut baptisé «jour du dépassement planétaire». En seulement huit mois, l’humanité a consommé toutes les ressources naturelles qu’elle peut produire en une année. Jusqu’au 31 décembre, on devrait donc vivre «à crédit», en puisant dans les stocks disponibles et en transmettant notre dette aux générations futures. Il faudrait ainsi aujourd’hui une planète et demie pour assurer de façon durable les besoins des habitants de la Terre pendant un an. Si chaque habitant de la planète vivait comme un résident moyen des États-Unis, ce sont même quatre Terres qui seraient aujourd’hui nécessaires. Cette dynamique de croissance infinie et d’accumulation illimitée du capital dans un monde fini, conduit, avec une logique implacable, à la ruine de l’environnement naturel. La seule alternative  à la crise du capitalisme industriel et son rêve de puissance,  est d’ouvrir la voie à une transition vers une autre civilisation en rupture radicale avec l’illusion développementaliste et son idéal de vie, le productivisme à outrance et le consumérisme. Enseigner aux peuples du tiers-monde, empêtrés dans  le carcan de l’illusoire croissance, à se détourner du modèle occidental, trouver d’autres sources d’épanouissement, bâtir  une  vie nouvelle où le respect pour l’environnement naturel remplacera le délire productiviste et l’obsession consommatrice du mode de vie capitaliste.

A ce propos, me vient à l’esprit une citation de K. Marx qui devrait  figurer sur le fronton de chaque  école, servir de devise pour toutes les républiques, d’idéal révolutionnaire aux écologistes de tous bords, de ferment d’unité  aux altermondialistes; une sentence qu’on  doit adresser aux adorateurs des divinités cruelles et capricieuses des marchés financiers et à tous ceux qui refusent encore de reconnaître l’irrationalité d’un système devenu incontrôlable et qui nous promet le chaos:  « Donnez, écrit-il, 10% de profit au capital et il vous arrache des forêts vierges et il vous assèche des océans, il rend arables des déserts. Donnez-lui 20% et il vous anéantit des peuples et des cultures entières qui font obstacle à ses intérêts. Donnez-lui 50% et les signes de tout droit humain et divin sont trop  faibles pour lui résister ».

 

1 COMMENTAIRE

  1. Tout à fait d’accord avec votre analyse, ceci dit les pays émergents doivent-ils faire les mêmes fautes que les pays développés?N’y a-t-il pas moyen de concilier écologie et développement durable?

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