Richesse, indigence et avenir des nations

Chaque année le palmarès de Shanghaï, qui valorise la recherche et la qualité de l’enseignement et qui sert surtout d’indicateur du niveau d’intégration intellectuelle d’une société dans son siècle, est suivi et commenté dans le monde entier mais ne préoccupe guère les pays arabes où il ne suscite ni réaction ni débat. Il faut reconnaître que dans le domaine des connaissances, il y a longtemps qu’ils  ne font déjà plus partie de ce monde, ce qui explique qu’ils soient si  peu touchés par   ce genre de classement.

En matière de savoir, de communication et d’acquisition de connaissances, nous vivons, en spectateurs médusés, une évolution sans précédent dans l’histoire de l’humanité car rien de ce que nous sommes n’échappe plus à l’intervention des nouvelles technologies. Au tournant du XXème siècle, les dix plus puissantes firmes des Etats-Unis tiraient leur puissance des ressources naturelles : acier, sucre, tabac, gaz, pétrole, etc. Aujourd’hui  les firmes les plus prospères profitent d’une économie basée sur le savoir : électronique, télécommunication, informatique, biotechnologie, etc. La richesse, pour un pays, s’identifie désormais, de plus en plus, aux capacités de recherche et d’innovation ainsi qu’à l’aptitude à s’approprier et à transformer l’information. En combinant une capacité élevée de stockage de l’information avec des modes d’accès quasiment individualisés et une diffusion à grande échelle, les technologies nouvelles, par la gamme de plus en plus large des possibilités qu’elles offrent, créent un environnement culturel et éducatif susceptible de diversifier les sources de la connaissance et d’accélérer les démarches vers le savoir. Dans un tel environnement, les enseignements du passé ne nous sont que de peu de secours dans la compréhension du présent, il faut beaucoup réinventer, d’abord et avant tout notre méthode même de penser ainsi que de poser les problèmes. On ne peut vivre le XXIe siècle sans penser à une remise en cause d’un ensemble de facteurs d’inertie et sans procéder à la révision nécessaire des modes d’appropriation des connaissances, des systèmes de formation, du rôle des organisations dans la société et du rapprochement de l’économique et du social.

Le système éducatif en Tunisie est resté longtemps soumis à la même loi quasi naturelle : les écoles devraient préparer les jeunes aux exigences de la qualification de la société. L’Etat devait se charger du développement de l’éducation à travers tous les cycles, du primaire jusqu’au supérieur. Les études conduisaient assez régulièrement, du moins pour ceux qui n’abandonnaient pas en cours de route, à des carrières où la plupart des diplômés arrivaient à s’établir. Entreprendre des études, c’était s’embarquer vers une destination précise. On devenait professeur, médecin, avocat, ingénieur ou fonctionnaire et les perspectives offraient à qui prenait l’une de ces voies, déjà bien tracées, un sort à peu près certain. Il n’en va plus de même de nos jours. Le diplôme, jadis valeur sûre, ne suffit plus à garantir un emploi ou le conserver. C’est l’économie qui décide de la valeur du titre universitaire, du nombre de places et du salaire correspondant à chaque diplôme. L’enseignement est placé désormais face à de nouveaux défis : la rapidité de l’évolution économique et technique confronte éducateurs et éduqués à de nouvelles attentes et est en train de remodeler notre façon de travailler et de penser. Ces possibilités technologiques doivent être replacées au regard des contrastes très marqués entre les pays développés qui cumulent les rôles d’inventeurs, de financiers et de promoteurs des technologies d’avenir et de réseaux de communication planétaires et les pays qui s’éternisent dans leur statut de consommateurs, manipulateurs, souvent insolvables, condamnés par d’incessantes et continuelles mises à jour à s’adapter aux techniques les plus récentes et les plus coûteuses. L’éducation est également confrontée à d’autres enjeux : la mondialisation, la coexistence des cultures, le réveil des identités bref,  au monde qui change. D’ailleurs la dichotomie désuète- pays avancés/pays en développement- est appelée à devenir caduque, théoriquement du moins, puisque ce ne sont plus les ressources naturelles ou  les industries lourdes et coûteuses qui indiquent les paramètres du progrès économique mais bien plutôt l’éveil des intelligences, la vigilance face aux opportunités, les possibilités de plus en plus neuves de gérer ces ressources et de les placer en compétition avec celles des autres, bref, tout ce qu’un réseau de « puces » peut donner à faire et à devenir dans l’instantanéité et l’ubiquité. Le critère du moderne, du civilisé, du compétitif, du savoir et donc du pouvoir, est appelé à devenir- pour les nations industrialisées tout au moins- la chose du monde la mieux partagée. Ces technologies avancées, dont nous n’évaluons qu’imparfaitement l’impact sur nos vies, affectent autant les activités liées à l’éducation et la formation que les activités liées à la production et au travail.

La transformation la plus importante de cette société numérique est aussi dans la nature changeante du travail. Nous travaillons et vivons dans une économie basée sur la connaissance et nous réussissons à cause de ce que nous savons. L’apprentissage technologique et la capacité à utiliser les technologies pour améliorer l’apprentissage, la productivité et les performances sont devenus fondamentaux pour obtenir un travail rémunérateur au même titre que savoir lire, écrire et compter. Plus que la capacité de manipuler ces technologies, les employeurs estiment aujourd’hui que le lieu de travail exigera dans l’avenir que les employés soient plus indépendants, plus flexibles, plus innovateurs et à même de résoudre des problèmes complexes. La vie politique et culturelle exigera plus que jamais la capacité de découvrir et d’analyser.

Le postulat longtemps souverain que les diplômés sont dans une position plus avantageuse vis-à-vis de l’emploi, commence à être battu en brèche car la caractéristique du chômage technologique est qu’il atteint les agents qualifiés autant que les jeunes et les employés sans formation. D’où la nécessité de repenser les systèmes d’apprentissage qui doivent répondre plus étroitement aux besoins de la nouvelle économie. La société numérique exige en effet des modes nouveaux d’acquisition du savoir à la mesure des modes nouveaux de production, de distribution et de consommation. La formation continue est devenue un impératif  mais pour cela la mentalité, celle des employés autant que celle que des employeurs, doit changer car, pour la majorité écrasante de nos concitoyens, la formation s’achève avec l’obtention d’un diplôme. Sans cesse, les qualifications requises changent de nature et s’élèvent en niveau et c’est le rôle de la formation de dispenser du savoir et d’apprendre à apprendre, pour faciliter en cours de vie professionnelle les adaptations nécessaires. A la différence des générations précédentes les jeunes d’aujourd’hui ne connaîtront que demain les métiers de demain.

Pour faire face aux enjeux du nouvel environnement technologique,  il est nécessaire de repenser les systèmes d’éducation et de développer des politiques de formation qui répondent plus étroitement aux besoins d’une  société en pleine effervescence, adapter la formation aux exigences de l’emploi car, face aux mutations rapides et au futur imprévisible, aucun des modèles actuels n’est pertinent. Toutefois, afin de maintenir le cap dans cette réalité qui affecte tous les domaines de la vie, il faut engager sans tarder une démarche prospective et évaluative sur l’avenir d’un système éducatif qui ne correspond plus à rien. Or  une telle volonté nécessite des responsables politiques capables de mesurer les véritables enjeux. Mais lesquels ? Pour le moment nous avons un  gouvernement qui fonctionne à l’envers, complètement déconnecté de la réalité du pays. L’enseignement et la formation iront partager le sort du tourisme, de la santé publique  et de la culture et paieront  au prix fort l’inaptitude des islamistes, qui ne pensent pas et ne doutent pas puisque tout est écrit d’avance, à gouverner la vie intellectuelle. Il est vrai que pour ces derniers, les thèmes les plus mobilisateurs se résument à la  persévérance obstinée dans l’arabisation ratée, au retour  à un islam irrationnel, obscurantiste et rétrograde, au refus du progrès et  au démantèlement  organisé de tous les acquis de la modernité.  Et si jamais des problèmes survenaient, il suffirait simplement de les nier en se voilant la face…sous le niqab !

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