Alaya Allani : contenir le salafisme-jihadisme, c’est possible

Mini-échelle du temps

«  Travail, Liberté, Dignité citoyenne », trois mots qui résonnent si bien dans la mémoire auditive de chaque Tunisien, ayant vécu, de loin ou de près, le 14 janvier 2011. Descendus dans les rues, dans toutes les villes de Tunisie, des citoyens avaient un rêve commun : un avenir meilleur. Cependant, peu se doutaient de la suite de l’histoire. Deux ans après, les Tunisiens allaient être confrontés à un niveau de violence quotidienne atteignant son paroxysme. Un mot, encore non familier, retentit gravement : Terrorisme. Retour sur quelques faits le plus marquants ayant fait couler beaucoup d’encre.

Premier événement : l’attaque du palais Abdellia : un groupe de salafistes ont saccagé des toiles exposées, dans le palais, les jugeant blasphématoires. Jusque là, seulement des dégâts matériels ont été enregistrés, entraînant la fermeture du palais Abdelia  et la poursuite en justice de l’association organisatrice de la « manifestation ».

Deuxième fait divers : l’attaque de l’ambassade américaine, le 14 septembre 2012. Un événement qui a marqué une nouvelle étape : le mot terrorisme  a de ce fait pris toute sa signification, faisant la une des journaux et fragilisant davantage l’économie tunisienne. En effet, l’attaque était commanditée par le groupe salafiste Ansâar Charia, faisant quatre morts du côté des assaillants et une dizaine de personnes blessées. Le mobile de l’attaque, « Innocence of Muslims », un film jugé  islamophobe diffusé sur Internet.

Peu après, on a assisté à l’ère des assassinats politiques, débutant  avec le meurtre de Lotfi Naguedh , coordinateur de Nidaa Tounes à Tataouine , le 18 octobre dernier, sous les coups de membres des LPR ( Ligues de protection de la révolution ), longtemps suspectées d’être affiliées à Ennhadha.

Le 6 février, Chokri Belaïd est abattu devant son domicile de plusieurs balles. Le 25 juillet, c’est au tour de Mohamed Brahmi, député à l’ANC, de tomber sous les balles des assassins, en plein jour, par la même arme qui a servi à commettre le meurtre de Belaïd, selon le ministre de l’Intérieur, Lotfi Ben Jeddou. Pointés du doigt, des membres extrémistes. Quatre jours après le meurtre de Brahmi, neuf soldats périssent, sur le mont Chaâmbi suite à des affrontements avec un groupe terroriste armé, lié à Al Qaida. La Tunisie vécut  trois jours de deuil national sous le choc et l’hébétement.

Quelles sont les racines d’un tel phénomène ? Qui sont ces salafistes qualifiés de « mouvement fourre-tout », par Libération, le quotidien français ? Pourquoi le terrorisme en Tunisie s’est-il démocratisé après le 14 janvier ? Outre le laxisme du gouvernement, quels sont les autres éléments ayant permis cette démocratisation fulgurante ? 

Le salafisme, pas facile à définir

Selon le rapport « Tunisie : violences et défis salafistes » publié par International Crisis Group (ICG),  le salafisme « désigne généralement les musulmans sunnites qui adhèrent à une vision littéraliste, rigoriste et puritaine de l’Islam. Les salafistes « tentent de suivre l’exemple des pieux ancêtres (salaf al-salih) ».

En Tunisie, deux courants salafistes existent : le salafisme scientifique et le salafisme- jihadisme. Quant au deuxième, il se proclame comme « partisan de la résistance armée face aux forces militaires et politiques non musulmanes ». Le rapport estime qu’aujourd’hui, « le nombre de citoyens tunisiens qui partagent les convictions salafistes scientifiques et surtout jihadistes, ainsi que le style vestimentaire et corporel qui les accompagnent, peut être estimé de manière très approximative à 50 000 ».

Le Jihad en lui-même est un terme à plusieurs définitions. Les salafistes de Tunisie n’appellent pas au grand jihad défini par Gilles Kepel, politologue et spécialiste de l’Islam et du monde arabe, comme étant « l’ascèse  qui mène à combattre sans relâche les penchants mondains et les vices à eux attachés (alcoolisme, débauche, déviances diverses) », loin s’en faut. Il s’agirait plutôt du jihad défensif ou encore jihad de défense.  Selon Kepel , c’est « une obligation individuelle et non plus collective. Chaque croyant est concerné par cette mobilisation générale qui proclame l’Oumma en danger. Celui qui le peut doit prendre les armes toutes affaires cessantes pour Allah ».

Cependant, les salafistes-jihadistes, toujours présents sur le banc des accusés, proclament que la Tunisie est une terre de prédication et non de Jihad, c’est-à-dire « que pour l’heure ils refusent de recourir à la violence contre l’Etat tunisien », mentionne le rapport de l’ICG. Dans ce sens, le Jihad est « quasiment réduit au terrorisme pratiqué  par certains militants islamistes ».

Ansaâr Chariaa comme exemple

Pour M. Alaya Allani, historien et professeur à l’université de Tunis et spécialiste des questions islamiques, les actes de terrorisme se produisant en moyenne tous les cinq ans, avant le 14 Janvier, sont devenus un phénomène à part entière. Plus particulièrement, après l’attaque de l’ambassade américaine, c’est une autre réalité, cette fois plus sévère, à laquelle se heurtent les Tunisiens : le terrorisme est devenu une réalité. Le salafisme-jihadisme est le premier pointé du doigt.

Il existe des courants salafistes apolitiques, comme ceux qui existaient en Tunisie avant l’indépendance, rappelle M. Allani. Quant à Ansaâr Charia- présent dans sept pays dont l’Egypte, le Yémen ou le Mali et dont les membres sont en étroite relation avec des membres terroristes-, il fait partie des mouvements  salafistes jihadistes qui ont vu le jour après le  printemps arabe. Paradoxe, ce sont les courants religieux tous azimuts qui ont participé, les derniers, aux soulèvements populaires. M. Allani, évoque « Ennahdha qui  a participé aux manifestations  trois jours après le départ de Ben Ali ».

Le salafisme-jihadisme puise ses racines dans les failles du système socioéconomique. En effet, les  membres affiliés font partie des milieux les plus défavorisés (ceux qui arrêtent leurs études ou qui se retrouvent, pour une longue durée, au chômage) .

Le salafisme-jihadisme a  pour catalyseur l’absence d’un discours religieux illuminé et responsable. En fait, ce problème est également posé par Gilles Kepel, « car le corps des oulémas (ceux qui proclament le jihad défensif) est hétérogène, non hiérarchisé, et chacun de ses membres s’autorise de son seul savoir pour juger en la matière ».

On assiste également, selon M. Allani , à la politisation du discours religieux bien que les avis sur Ansâar Charia soient divisés. En effet, alors que le chef du gouvernement a classé le mouvement comme terroriste, des députés, comme Habib Ellouz, affichent leur sympathie pour les partisans de ce mouvement.

Malgré la nature tentaculaire de ce type de mouvement, des solutions existent. Des solutions urgentes comme la création d’un congrès national antiterroriste, représentant toutes les franges politiques. Et des solutions « long-termistes » comme la réforme des programmes d’éducation, une politique efficace d’encadrement de la jeunesse et un programme économique efficient pour assurer un niveau de vie digne.

Pour M. Allani, pour contenir le phénomène , seul un dialogue national sérieux peut refermer cette boîte de Pandore.

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