Le secrétaire général de l’OECT décrypte les signes de dérive de l’économie

L’économie tunisienne : un drame en trois actes. Pour croire encore à la bonne santé économico-socio-politique du pays, il faut avoir la foi du charbonnier. Ceux qui tiennent les gouvernails du pays ne cessent de rassurer. Mais il suffit de se balader dans la rue, de tenter de changer quelques dinars en devises ou de faire simplement le tour des médias nationaux et étrangers pour avoir un aperçu de ce qui se trame pour le présent et les futurs, proche et moins proche, du pays. Alors que le gouverneur de la Banque centrale et le ministre des Finances semblent entretenir des divergences sémantiques sur le diagnostic de l’économie, le premier annonçant une « catastrophe imminente à la fin de l’année courante », le deuxième préférant, dans un euphémisme zen, l’adjectif « difficile », les économistes, eux, ne cessent de crier haro sur l’hécatombe de l’économie nationale.

A en croire les partenaires sociaux, les experts comptables ou encore les économistes universitaires, les concepteurs de la politique économique du pays se seraient barricadés dans leur tour d’ivoire, sourds à toutes les recommandations, insensibles à toute mise en garde.

Depuis à peu près trois ans, c’est un drame en trois actes qui est en train de se jouer sur une scène instable. Walid Ben Salah, secrétaire général de l’Ordre des experts-comptables, examine trois pièces à conviction datant de l’année courante faisant état de tant d’aberrations et de déséquilibres.

Pièce Première : le rapport d’exécution du budget de l’Etat de 2013

Publié il y a quelque temps par le ministère des Finances, le rapport d’exécution du budget de l’Etat laisse entrevoir des réalités alarmantes. Le stock de la dette publique augmente désormais au rythme annuel de 14%. Ayant rogné 41,5% du PIB en début d’année, il atteindrait visiblement 50% à la fin de l’année. Les dépenses dépassant largement les recettes, l’équilibre budgétaire de l’Etat est en effet en déséquilibre. « Un déséquilibre structurel et insoutenable » affirme Walid Ben Salah. Dans une approche didactique, l’expert préfère, avant de commenter l’état des lieux actuel, revenir aux sources mêmes de ce déséquilibre : « Dès le départ, le budget de 2013 a reposé sur trois hypothèses : un taux de croissance de 4,5%, un cours du dollar de la valeur de 1d.580 et un prix du baril de l’ordre de 110 dollars. Neuf mois après, on constate que les hypothèses de base n’ont pas été vérifiées. Détaillant, une à une les défaillances, Walid Ben Salah explique : « On a annoncé un taux de croissance de 4,5%, mais je pense que le taux réel est nettement  inférieur. Et même les 3% annoncés pour le premier trimestre sont principalement dus aux activités non marchandes, notamment les dépenses de l’Etat comme les salaires de la Fonction publique. Et d’ailleurs, les rapports internationaux le prouvent. Celui du FMI a annoncé, en avril 2013, un taux de 2,7% qui sera confirmé, trois mois après, par le chiffre de 2,5 % avancé par l’agence Standard and Poors ». Il en est de même pour les deux autres hypothèses de base qui n’ont pas eu lieu, à cause de la dévaluation de la monnaie nationale et de la fluctuation des cours du pétrole dans le monde.

Regrettant ainsi des prévisions contre lesquelles il a pourtant mis en garde, le représentant des experts-comptables s’alarme de pratiques illogiques et irrationnelles qui ont empiré davantage la situation médiocre du budget. Il s’agit des 60 mille recrutements de la Fonction publique et donc de 47 mille emplois en surplus des 23 mille annoncés premièrement dans le budget de 2013.

Pièce seconde : la Loi de finances complémentaire de 2013

Aussi illogique que cela puisse paraître, la pièce n’existe pas. Existe-t-elle à travers son absence ? Apparemment c’est le cas. « Nous ne savons pas encore comment clore l’année 2013, et on parle déjà du budget de l’année 2014 !», s’indigne ainsi Walid Ben Salah, qui semble dépassé par cette anomalie. Pour lui, la loi complémentaire est d’autant plus urgente qu’elle doit rectifier des déséquilibres qui ne tiennent plus. En plus des dépenses qui rognent sans cesse les caisses de l’Etat, les ressources sont maigres et se rétrécissent comme peau de chagrin. Certes, les dons prévus et les recettes des biens confisqués ont fait défaut. Mais c’est d’une autre dérive que l’expert-comptable semble très préoccupé. «  Nous sommes asphyxiés par tant de crédits ! » souffle-t-il en les énumérant : le Crédit Samouraï de 2012, le prêt du FMI, le Crédit Samouraï du début août, ou encore le crédit qui est en train d’être négocié avec l’Union européenne. Non seulement ces crédits sont dirigés vers la consommation et ne créent point de  richesses, mais ils compromettent les droits des générations futures et la souveraineté même du pays. La dette et la souveraineté étant inversement proportionnelles, Walid Ben Salah ne cache pas sa crainte. Les déclarations du ministre Elyes Fakhfakh minimisant, voire banalisant, le taux de la dette publique frôlant bientôt la barre de 50%, ne semblent point le convaincre. «  Ce taux aurait été acceptable si l’on ne s’endettait pas par des devises, et si le dinar n’était pas aussi dévalué, et surtout si les crédits n’étaient pas délités dans la consommation et les dépenses improductives. ».

 «  Politique d’austérité », voilà l’autre expression favorite du ministre des Finances qui a fait grincer des dents à la communauté des économistes, et le public, moins initié, préoccupé du gel des augmentations salariales. « La politique d’austérité n’est pas de l’unique dessein d’un ministre et ça ne se décide pas du jour au lendemain », explique Walid Ben Salah. «  C’est un choix stratégique qui suppose au préalable des concertations entre le gouvernement, les partenaires sociaux, les élus, ainsi qu’une grande campagne de communication et d’explication pour gagner l’adhésion du peuple », renchérit-il.

Non seulement le choix de l’austérité après deux ans d’une politique expansionniste semble incongru, vu la conjoncture nationale et internationale défavorable, mais une telle politique doit, de surcroît, fixer des mesures claires et définies dans le temps et non point des « mesurettes », vagues, imprécises et inefficaces.

Pièce troisième : le projet de Loi de finances de 2014

« Mesurettes »… c’est le terme qui revient à plus d’une reprise dans l’analyse du secrétaire général de l’OECT du projet de Loi de finances 2014. «  Des mesurettes certes, mais il ne faut pas se leurrer, car leur impact pourrait bien s’avérer très lourd et encombrant !», met-il en garde. Passant au crible les 45 points du projet de loi, Walid Ben Salah estime qu’il est « un projet de destruction systématique de l’économie nationale et du pouvoir d’achat  du citoyen. »

Les mesures destinées, selon les rédacteurs du projet «  à soutenir la compétitivité des entreprises et à financer l’investissement » ne viseraient, selon Walid Ben Salah, qu’à déliter la capacité et les ressources des PME en les accablant par des charges fiscales supplémentaires.  « Ce qui semble être un allègement fiscal revient sous la forme d’augmentations dans d’autres endroits », affirme-t-il, fustigeant « l’iniquité fiscale » présente comme en filigrane dans les 14 pages du document du projet de loi.

Tout en tournant les pages de ce document  imprimé en arabe, qu’il a rempli d’annotations et de réflexions écrites à l’encre bleue, l’économiste se trouve ainsi face à de multiples questions, sans qu’il puisse y trouver des explications probantes. Quelle serait en effet l’utilité d’une réduction de 30 à 25% des impôts des entreprises et de leurs bénéfices au titre de 2014, si l’on lève une imposition de 10% sur les dividendes distribués à partir du 1er janvier 2015 ? L’imposition des entreprises totalement exportatrices ne rebute-t-elle pas les capitaux nationaux et étrangers à investir – investir étant devenu depuis quelque temps une entreprise des plus périlleuses – dans l’état actuel des choses ? Et sur quels critères a-t-on décidé d’augmenter à 35% les impôts sur les grandes surfaces et les fournisseurs d’internet ? Ces augmentations ne se répercuteraient-elles pas sur la qualité des services et des biens offerts aux consommateurs ? Et puis ces consommateurs, notamment les salariés, ne sont-ils pas déjà accablés par tant d’impôts, eux qui sont les plus disciplinés fiscalement ?

A défaut, conclut-il, de réformes effectives, d’une politique économique claire dans ses deux volets budgétaire et monétaire et d’une volonté politique inébranlable pour contenir des fléaux tels que la corruption, la contrebande ou encore les financements douteux des associations, l’avenir du pays et son présent se trouvent compromis. C’est l’estimation de Walid Ben Salah. De larges pans de la société seraient probablement d’accord avec lui.

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