Entraves pathétiques au dialogue national

Trop d’énergie et trop de temps perdus. Octobre 2012 et mai 2013, deux tentatives de nouer un dialogue national initiées par l’UGTT ont été enterrées. Concernant la troisième tentative, initiée  par le quartet à la suite de la crise surgie après l’assassinat du martyr Mohamed Brahmi, nul ne peut dire avec certitude si elle va aboutir ou non vu qu’Ennahdha continue de louvoyer, tiraillée qu’elle est entre le poids de ses divisions internes et la pression de l’opposition politique, de la société civile et de la rue.

 On ne compte plus les communiqués du parti islamiste annonçant son acceptation de la feuille de route du quartet et il faudrait quelques jours pour savoir si la rencontre du vendredi 27 septembre entre Hassine Abbassi et Rached Ghannouchi, à l’initiative de Mustapha Ben Jaâfar, aboutira à quelque chose ou sera comme les précédentes rencontres, un coup d’épée dans l’eau.

        Alors que le pays va vers la faillite, alors que les dix millions de Tunisiens sont convaincus que la course vers l’abîme ne peut être arrêtée que par des négociations autour d’une table dans le cadre d’un dialogue national,  il est pathétique de voir les protagonistes politiques qui continuent de se chamailler comme si de rien n’était, un peu comme ces matelots qui se livrent à une bataille rangée dans leur frêle embarcation, indifférents à la mer houleuse et aux vagues de plus en plus hautes.

        Pourquoi cette indifférence aux dangers et cette obstination à refuser le dialogue ? Le problème de base réside dans l’absence totale de confiance entre les protagonistes de la scène politique tunisienne. Troïka et opposition s’accusent de tous les maux, dont « la mauvaise foi » n’est pas la moindre de ces accusations.

        Si l’on observe minutieusement le comportement de la troïka, que ce soit au niveau du déroulement des travaux de l’Assemblée nationale constituante ou au niveau de l’action gouvernementale, l’accusation de « mauvaise foi » lancée par l’opposition n’est pas tout à fait infondée. Si, du côté du pouvoir, la bonne foi était de rigueur, on n’aurait pas perdu un temps précieux et le pays ne serait pas arrivé si près du précipice.

        Il est clair pour tout le monde que le dialogue national peine à démarrer, et ceci s’explique par le fait que la confiance s’est transformée en méfiance. L’erreur fondamentale a été commise du côté du Bardo. Chargée de préparer une Constitution et de veiller à ce que la période transitoire se déroule le plus sereinement possible, l’ANC s’est transformée en parlement au service du parti islamiste.

        Celui-ci, s’étant assuré la loyauté aveugle, d’aucuns disent la servilité, de ses deux petits alliés, s’est cru en droit de transformer la nature de la société tunisienne conformément à son projet politico-religieux. Mais s’étant trouvé confronté au solide barrage de la société civile, le parti islamiste, au lieu de faire marche arrière, s’est laissé emporter par la fièvre des nominations sur la base de la loyauté, noyant l’administration dans un déluge d’incompétence qui explique dans une large mesure l’état désastreux dans lequel se trouve le pays aujourd’hui.

        Conscient de son impopularité croissante, Ennahdha s’est engagée fiévreusement dans la multiplication des faits accomplis avec une principale idée en tête : créer les conditions propices pour la victoire électorale de moins en moins probable dans le cadre d’élections transparentes. Il est bien évident que l’opposition politique et toutes les composantes de la société civile suivent de très près les manœuvres du parti au pouvoir, dénoncées quotidiennement avec véhémence. Mais Ennahdha répond toujours par ce qui est devenu sa règle de conduite : « Tu dis ce que tu veux, je fais ce que je veux ».

               Plus Ennahdha s’incruste dans les rouages de l’Etat, plus elle dévoile ses intentions secrètes et plus la méfiance et l’animosité de la part de l’opposition politique et de la société civile à son égard s’amplifient. Du coup, le dialogue national n’a plus le même sens pour ceux qui sont au pouvoir et ceux qui forment le large éventail de l’opposition. C’est comme si les uns et les autres ne parlent pas le même langage, ne se comprennent pas. Pour les islamistes, le dialogue national ne peut avoir pour objet que la déconstruction de tout ce qu’Ennahdha a construit à son avantage depuis le 23 octobre 2011 et la remise en cause de ses acquis provenant de sa mainmise sur les structures de l’Etat. Pour le large éventail de l’opposition politique et de la société civile, le dialogue national a pour objet de sauver le pays du précipice au bord duquel il se trouve.

        Il y a un autre élément important qui explique ce blocage. Pour de nombreux responsables d’Ennahdha, le dialogue national vise à les écarter du pouvoir. Et compte tenu des abus de toutes sortes, d’aucuns disent « les crimes », perpétrés contre la société et l’économie tunisiennes, le pouvoir devient pour Ennahdha la seule planche de salut, ce que beaucoup au sein du parti islamiste traduisent plus crûment par « le pouvoir ou la prison ».

        En attendant, le bras de fer infernal se poursuit entre la Raison qui appelle à sauver un pays à la dérive et l’autisme de la classe politique, et en particulier celui de la troïka, qui nous pousse inexorablement vers le précipice.

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