Le ministre et sa police: la neutralité à l’épreuve des infiltrations partisanes

Dans  une ère d’hyper-communication, caractérisée par la diffusion en temps réel des discours, et dans un monde prompt à la panique, où les sensibilités sont exacerbées et l’incertitude à son maximum, trop de transparence est souvent fort dangereuse. Les dirigeants politiques tunisiens, généralement novices en matière de communication et de médias, l’ont appris à leurs dépens en se retrouvant subitement dotés d’une arme surpuissante qu’ils maîtrisent mal. On pourrait multiplier à l’infini les exemples de ces paroles malheureuses, dont ils n’évaluent pas la portée et qui enflamment la société.  

La parole en soi n’est rien, elle ne contient aucune force, c’est la personnalité de celui qui la profère qui lui donne un pouvoir immense qui peut être périlleux. En effet, énoncée avec force de pensée, la parole est déterminante. Articulé sans force de pensée, un mot n’a aucun effet sauf lorsqu’il est proféré par un puissant. Il compte alors plus que la parole elle-même, parce qu’il engage dans son sillage l’Etat tout entier. C’est d’ailleurs pour cette raison que la tradition veut que souverains et chefs d’Etat soient toujours avares de paroles, choisissent leurs mots avec justesse et parcimonie et pratiquent la litote, cette façon de parler par allusions en confinant sa pensée dans la discrète pénombre du sous-entendu.

Lors d’une interview récente, le ministre de l’Intérieur, confondant de naïveté, a avoué ingénument que le ministère était infiltré par Nidaa Tounes, Ennahdha et le Front Populaire. En d’autres termes, il reconnaît que son département se trouve l’objet d’une pénétration lente et subreptice, d’éléments étrangers à l’organisme sécuritaire, dans le but de le contrôler et le dominer. En somme, des rapports très étroits existent entre certaines autorités politiques et  les centres de décision policiers. S’agit-il ici d’une confidence, d’une révélation, ou d’un déballage sur la place publique d’informations qui devraient rester confidentielles ? Ou est-ce  simplement une manière de couper court à toute polémique, une façon d’apaiser les tensions et les suspicions, dire qu’il n’y a rien à craindre du moment que les éléments infiltrés sont une juste transposition des  forces présentes dans le champ politique, qu’il n’y aurait donc là qu’un partage démocratique et équitable des influences au sein de la police ? Point n’est besoin de se perdre en conjectures sur la véritable portée des propos du ministre. Ce qui est certain, et surtout inquiétant, c’est que la police, qui devrait être neutre, semble aujourd’hui traversée à son tour par les courants qui ébranlent déjà fortement la société, qu’elle est profondément politisée et, partant, divisée, ce qui signifie qu’elle agira de moins en moins pour l’intérêt général, et de plus  en plus au service de tel ou tel parti. Les factions politiquement opposées au sein du ministère de l’Intérieur ne manqueront pas, le moment venu, de recourir aux coups bas, aux règlements de comptes, réglant leurs différends en se tirant dans les pattes pour contrôler les affaires à résoudre, couvrir des coupables, tolérer des abus, fomenter des complots, ou faire capoter les enquêtes. La force publique serait alors minée par ses rivalités et ses dysfonctionnements, et police et sécurité de l’Etat  livrées aux luttes des arcanes. Qu’adviendra-t-il dans ce cas de la gestion des secrets, dont le ministère a la charge, si les rapports et les informations confidentielles deviennent une instance précaire, temporaire, susceptible d’être révélée au public à tout moment,  ou servir dans les règlements de comptes  entre les factions rivales de la police, désormais  soumises aux instructions des partis politiques?

Les surprenants propos du ministre, dont il ne soupçonnait certainement pas la gravité, renvoient systématiquement à la place du secret dans l’espace public, auquel on oppose toujours la transparence, devenue depuis le 14 janvier une vertu politique absolue dont on use et abuse.  Dans la mesure où la démocratisation du régime est censée conférer au peuple dans son ensemble le pouvoir, l’accès à certaines informations confidentielles- domaine réservé dans les régimes  totalitaires-  devrait être mis à la disposition de tous. Aux yeux de certains, le processus de démocratisation est désormais corrélé à un processus d’extension de la transparence poussée parfois jusqu’à l’exhibitionnisme. Mais, une société où règne l’idéologie de la transparence absolue, où l’on condamne la diplomatie secrète, où l’on supprime les services spéciaux et les secrets d’Etat, est-elle vraiment un idéal soutenable et souhaitable ? La maîtrise de l’art de gouverner passe nécessairement par un savoir secret que l’on ne peut se permettre de révéler à tous, au risque de liquider une ressource permanente de tout pouvoir politique participant à l’élaboration  des mécanismes décisionnels et contribuant à la rationalité des choix gouvernementaux.

La transparence tous azimuts est intenable. Et l’idée que le triomphe de l’État de droit contre l’arbitraire et l’autoritarisme exige l’effacement de toute zone d’ombre est contraire aux intérêts du pays, surtout dans le contexte d’incertitude et de menaces permanentes. Que vaut un pouvoir qui n’a plus de mystère, qui se rend visible à la société ? Faut-il condamner et proscrire la persistance des forces de sécurité intérieure ou de la sûreté de l’Etat dénoncées comme un stigmate de l’ancien régime qui les utilisait pour se protéger de ses propres citoyens ? Doit-on forcément l’envisager comme un système de surveillance de l’opinion publique et comme un système de contrôle et de répression ? Les tenants d’une transparence intégrale ne font-ils pas l’amalgame entre le recueillement d’informations, autrement dit d’un savoir, et l’action répressive ? Le maintien de l’ordre, au nom de la sécurité nationale ne doit-il pas s’accommoder d’une surveillance secrète ? Bref, l’exigence d’efficacité est-elle toujours en adéquation avec celle de la publicité ? Tant que la surveillance se fait dans la légalité, ne peut-elle pas se justifier par la lutte contre les ennemis du régime démocratique ?

Le ministère de l’Intérieur a toujours été  une construction, à nos yeux, symbolique de la représentation  qu’on se fait du pouvoir autoritaire, synonyme d’opacité, de ce qui est caché à des fins non avouables, de violence arbitraire, d’espace clos, préservé de l’intrusion du public. Or, le triomphe de l’Etat de droit  se construit contre le secret, en exigeant que des influences ou des pressions occultes ne puissent s’exercer clandestinement dans le but de détourner la puissance publique de sa mission au profit d’intérêts claniques, partisans  ou mafieux. Il doit alors donner au secret un cadre juridique et éthique, déterminer qui est tenu à l’obligation du secret, quelle est la nature du secret à protéger, et au profit de qui il peut être éventuellement levé : secret-défense  et secret diplomatique, secret de l’instruction, secret de certaines délibérations institutionnelles, secret du vote, etc.

Si le ministère, de l’aveu même de son titulaire, dont on commence franchement à douter de ses qualités de premier responsable de la sécurité des Tunisiens, est devenu le terrain de jeu d’influences partisanes, et si le ministre lui-même est menacé par sa propre police ; qui a désormais le pouvoir de lutter contre la criminalité organisée, le terrorisme et les risques de déstabilisation ? Et surtout qui va contrôler l’appareil  policier si celui-ci se soustrait de plus en plus à tout contrôle effectif et réel ? Les normes démocratiques sont-elles, à elles seules, en mesure de réguler un département longtemps dominé par un régime perverti ? On a beau stipuler que la police est subordonnée aux autorités politiques ou administratives, ces instances s’avèrent n’avoir ni une connaissance ou une information suffisantes sur le travail policier, ni disposer des moyens pour exercer un vrai contrôle. Se disputant l’autorité, elles se neutraliseront mutuellement en sacrifiant au passage l’ordre et la sécurité.

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