Une démocratie sans élite politique ?

Dans les « vieilles démocraties » comme dans les démocraties naissantes, les élites politiques sont accusées des mêmes maux : incompétence, impuissance et non-représentativité. Bien ancrée dans les esprits, cette chaîne de présomptions explique en partie le désenchantement démocratique qui frappe nombre de Tunisiens, phénomène qui nourrit lui-même un sentiment de défiance grandissant- et dangereux- à l’endroit des élites politiques.

 L’historicité du mot élite rappelle sa charge sémiologique initialement positive. Le mot « élite » provient du « féminin de élit, ancien participe passé de élire » et « prend, au cours du XIVème siècle, le sens de ‘‘élu’’, ‘‘choisi’’, ‘‘éminent’’, ‘‘distingué’’, bref, de ce qu’il y a de mieux dans le groupe social »[1]. Le lien étymologique entre élite et élection fait écho à la dimension aristocratique de la démocratie représentative,dans la mesure où celle-ci vise à désigner le meilleur représentant[2]. En ce sens, le système représentatif rejoint l’idéologie de la méritocratie républicaine et sa conception de l’égalité. L’histoire de la démocratie est marquée par la consécration d’un système représentatif reposant sur la délégation de la souveraineté et le « gouvernement par une minorité ». Or  l’élection ne semble plus légitimer à elle seule ce principe : l’élite élue doit répondre aux besoins et intérêts des citoyens. La démocratie serait plus que jamais soumise à l’exigence d’un  « gouvernement pour le peuple ».

Pourtant, juridiquement, la représentation nationale n’est tenue de refléter ni l’état de l’opinion, ni la sociologie du corps électoral et social. Les représentants sont libres de leurs opinions et décisions, ils n’ont pas à s’aligner sur celles de leurs électeurs. L’élu ne représente ni ses électeurs, ni sa circonscription électorale. L’absence d’un quelconque mandat impératif le détache de toute obligation de « ressembler » à ses électeurs. La volonté de la Nation exprimée par ses représentants ne peut être identifiée avec celle de chacun d’eux. A contrario, le mandat représentatif sous-tend l’inexistence de lien juridique particulier entre l’élu et l’électeur. Reste que cette conception formelle de la représentation politique échoue à rendre compte du sentiment de tout citoyen  à « se sentir » ou non représenté. La présomption de représentativité du représentant est confrontée aujourd’hui à l’exigence de « ressemblance » ou de « proximité » entre l’élite politique et les citoyens.

A moins que la solution ne se situe au-delà de la sphère institutionnelle et électorale. Les citoyens sont appelés à s’exprimer par d’autres biais. Ainsi, l’expérience démocratique reposerait, selon Pierre Rosanvallon, sur un nouvel équilibre, comprenant le gouvernement représentatif et la « contre-démocratie », expression des formes extra-représentatives de la politique[3]. Alors que l’idée d’élection est liée en son origine à celle de mandat, c’est-à-dire de délégation et de confiance, la défiance contribue à expérimenter et à développer un ensemble de pratiques de surveillance, d’empêchement, de jugement, au travers desquelles s’exercent des pouvoirs de correction et de pression sur les citoyens : « à côté du peuple électeur monte ainsi en puissance un peuple vigilant, un peuple veto et un peuple juge »[4]. L’action de contre-pouvoirs non-institutionnels participerait ainsi à désacraliser l’élection comme source exclusive de légitimité démocratique des gouvernants. En cela, cette évolution témoigne d’une inflexion de la logique représentative par l’établissement de contre-pouvoirs nouveaux traduisant l’affirmation d’une société civile d’influence. Dans le Second Traité du gouvernement civil, Locke estimait déjà que les représentés gardaient le droit permanent de juger leurs représentants ; que si ces derniers venaient à ne plus se faire entendre ou à trahir leur fonction, alors les citoyens pouvaient agir comme en contrepoids, et exercer ainsi un droit de résistance (tel qu’il a été consacré par l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789). Benjamin Constant évoquait quant à lui un « droit de contrôle et de surveillance » des représentants. Bien avant la théorisation de la « démocratie participative », Rousseau avait lui-même souligné la dimension active de la citoyenneté : « [d]élibérer, opiner, voter, sont trois choses très différentes (…). Délibérer, c’est peser le pour et le contre ; opiner c’est dire son avis et le motiver ; voter, c’est donner son suffrage (…) »[5].

En cela, les médias jouent un rôle fondamental de contre-pouvoir en démocratie. Dans les sociétés démocratiques, la presse a en effet vocation à jouer un rôle de vigie (surveiller l’action du pouvoir politique) et de relais d’opinions (développement d’arguments et de contre-arguments). C’est pourquoi, les journalistes devraient bénéficier d’un statut juridique protecteur contre la tentation d’abus de pouvoir inhérente à l’exercice du pouvoir…


[1] Giovani Busino, « Elite » in P. Raynaud et S. Rials, Dictionnaire de philosophie politique, PUF, Paris, 1996.

[2] Bernard Manin, Principe du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, Paris, 1995.

[3] Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie, La politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006, 346 p. Cette « contre-démocratie » est un pendant, un renfort à une démocratie électorale-représentative à laquelle elle s’oppose.

[4] Pierre Rosanvallon, « Histoire contemporaine et moderne du politique », Cours au Collège de France, www.college-de-france.fr_Rosanvallon.pdf‎, p. 835.

[5]  Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Livre IV, chap. 1, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 833.

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