Crise économique : état d’urgence

 Il ne s’agit pas ici de l’état d’urgence proclamé depuis janvier 2011, qui devrait normalement rester d’application exceptionnelle et que proroge tous les trois mois, dans un rituel qui a perdu toute gravité, le président de la République. Il s’agit de l’autre état d’urgence, celui qu’appelle la menace qui pèse sur la stabilité financière et le crédit du pays. Le vrai cas de grave urgence, économique et financier, qui  nécessite des mesures drastiques.

Pendant que le quartet engage un énième round de pourparlers, accumule les déboires et se fait embobiner dans d’interminables et oiseuses  négociations avec les représentants de la Troïka, le Gouverneur de la Banque centrale, pour une fois usant du parler vrai avec la presse, a développé un certain nombre d’éléments propres à démontrer que la catastrophe est imminente : le pays vit au-dessus de ses moyens,  son endettement a dépassé le seuil du tolérable, l’inflation galopante a atteint le niveau de l’insupportable, la baisse du dinar devient réellement préoccupante. On peut compléter ce tableau en ajoutant que l’administration est paralysée car victime du clientélisme et du népotisme, sans parler du taux de chômage qui ne cesse de progresser, de l’impuissance du gouvernement et de la détresse de la population. Les difficultés annoncées sont bien connues. Elles sont même devenues banales, conséquence d’une politique économique erronée que la Tunisie partage avec bien des pays dits en développement, et dont le maître-mot est vivre à crédit non pour investir, mais pour financer une consommation intérieure. Tout cela appelle la mise en place d’une politique de rigueur et l’inévitable train de mesures qui va avec, à commencer par l’augmentation des impôts, la baisse des dépenses publiques, la révision de la politique de subventions des produits de base,  le gel des salaires déjà lourdement érodés par la hausse des prix, l’arrêt des recrutements dans la Fonction publique et autres joyeusetés. En somme, l’ajustement par l’austérité que redoutent les peuples, pour leur bien-être, et les régimes, pour leur survie.

Lâché brutalement, malgré sa résonance négative profonde qu’il ne manquera pas de produire dans la mémoire des Tunisiens et dans l’esprit du public, le mot austérité se retrouve pourtant le plus adapté à la rigueur du temps, dont l’enjeu n’est évidemment pas une simple question de sens, mais bien la signification d’une action politique qui doit être entreprise avec célérité. L’austérité traduit ainsi le constat, bien amer, qu’après deux années de laisser-aller, les possibilités matérielles du pays ne permettent plus de satisfaire les exigences de plus en plus grandes de la population et les surenchères des multiples forces politiques ; que les mécanismes  assurant l’allocation des ressources, notamment par les emprunts à l’étranger, ne sont plus opérants. Cependant, aucune politique au monde ne peut résoudre durablement  cette crise car les moyens mis en œuvre ne ramèneront pas la croissance. Les mesures d’austérité préconisées reviennent à résoudre la crise par la crise. Car qu’est-ce qu’une politique d’austérité si ce n’est aggraver le mal ? Il n’en est pas moins vrai que ne rien faire serait plus catastrophique encore.

Mais pour rendre applicables des mesures aussi contraignantes et impopulaires dans un contexte de transition démocratique, situation tout à fait instable en ce qui concerne les règles du jeu et le pouvoir relatif des différents acteurs, il faut d’abord que l’autorité de l’Etat soit reconnue et s’exerce d’une manière forte. Or, l’Etat est  en crise, et par pans entiers l’édifice est en voie d’effondrement : justice, intérieur, éducation, santé, service public, jusqu’au contrôle de l’espace national aujourd’hui menacé. Il faut, par ailleurs, un gouvernement dont  la légitimité est incontestée, qui a la confiance de l’opinion, et non un  pouvoir qui n’a cessé de temporiser et n’a pas été en mesure d’offrir des bénéfices tangibles à son peuple. Il faut aussi que l’organisation ouvrière opère sa mutation et s’écarte du modèle de syndicalisme populiste. Or, l’UGTT a beaucoup contribué à  cette crise en cherchant, depuis le 14 janvier, et contre l’avis de ses propres experts, à obtenir trop d’avantages pour les salariés par rapport aux possibilités du pays, à poursuivre une politique qui n’a pas tenu compte des limites objectives de l’économie et en  protégeant de façon exclusive les travailleurs qui ont un emploi stable au détriment des chômeurs. Etant donné la fragmentation politique des partis d’opposition face à l’intransigeance des islamistes, la centrale syndicale se retrouve en plus appelée à définir l’orientation  idéologique du pays et à assumer le monopole de la représentation politique en se faisant le porte-parole de la société civile.

Si une politique d’austérité n’est pas simplement un mythe, mais demeure une option de plus en plus incontournable pour surmonter la crise, comment l’opposition va-t-elle la mettre en œuvre, au moment même où s’exacerbent les revendications  des droits à l’emploi, à l’éducation, à la protection sociale, à l’aide publique, sans contrepartie aucune ; au moment où l’on sollicite l’intervention de la puissance publique dans toutes ses dimensions : dépenses, investissements et fournitures de services ? Comment sera envisagée une action plus énergique et plus efficace en matière de fiscalité visant  à imposer réellement et plus lourdement les revenus quand les marques de l’emprise de l’Etat s’estompent et sa présence ne peut plus guère s’exercer ? Si les plans d’austérité du gouvernement sont engagés, le niveau des revenus en cette année s’abaissera drastiquement et des catégories de plus en plus nombreuses  auront de réelles difficultés à boucler leurs fins de mois. Et cela ne concerne que la population des salariés ; la chute est certainement plus brutale pour les retraités et autres couches marginales. Menacés du côté de leur bien-être  et de leur être aussi, les Tunisiens resteront-ils aussi tranquilles que pendant les deux années écoulées ? Quelles solutions proposer aux étudiants, aux chômeurs diplômés, dont personne réellement ne s’est occupé, ni les syndicats ni les pouvoirs publics, qui  désespéraient du pouvoir islamiste, mais espèrent tant de leurs opposants ? Enfin, comment participer collectivement au redressement des comptes du pays, supporter les sacrifices,  si les responsables de la crise sont toujours au gouvernement ? Qui serait prêt à se serrer la ceinture, être contraint de réduire ses dépenses et son train de vie, se contenter du nécessaire et renoncer aux plaisirs du superflu, dans le seul but de garantir la pérennité du régime des islamistes ? Par ailleurs, les réformes hardies, avant de porter des fruits tangibles, ont en effet l’inconvénient de bouleverser le champ social. Il faut s’attendre alors, qu’au renforcement des principes de rigueur et des effets inégalitaires qui en résultent dans un premier temps, certaines couches de la population réagiront de manière violente, alors que, jusqu’à présent, la population a accepté tant bien que mal les désagréments du chômage et de la hausse des prix. Adossée à un tel édifice, on peut craindre que la politique d’austérité ne se trouve compromise avant même d’être appliquée.

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