De l’école républicaine

Aujourd’hui comme hier, la rentrée scolaire et universitaire constitue un grand moment dans la vie du pays. Elle mobilise dans un même élan passionné et libérateur l’ensemble des Tunisiens, sans distinction de patrimoine et de revenus.

Il n’est aucune famille qui n’en soit concernée. Ecoliers, élèves, étudiants, enseignants et assimilés forment à eux seuls près du quart de la population. Ils incarnent l’espoir, le rêve et l’ambition de toute une nation. L’exception tunisienne est née et perdure de cette prolifération des écoles, collèges et universités.

L’école, aidée en cela par une politique précoce de régulation des naissances, aura été, depuis l’indépendance, le cœur battant de la Tunisie, celle qui pense, conçoit, agit et entreprend. Elle rythmait l’activité nationale, élargissait sans cesse le champ du possible et offrait chaque année à des milliers de jeunes une perspective et la quasi-certitude de lendemains meilleurs.

Le président Bourguiba en son temps et ses compagnons de lutte ont fait le pari de l’enseignement et de l’émancipation féminine. L’Etat n’avait pas lésiné sur les moyens. Les parents, même infortunés, ne furent pas en reste. L’éducation absorbait l’essentiel des budgets. Le statut social qu’elle véhiculait justifiait tous les sacrifices.

Le retour sur investissement ne s’est pas fait attendre. On en voyait l’expression dans le processus ininterrompu de promotion socioprofessionnelle, dans la métamorphose de l’économie et dans la transformation de la société. La Tunisie post- indépendance, animée et propulsée  par l’école, entrait de plain-pied dans la modernité.

Le pays avait su se donner un projet de société digne de son temps, se construire au fil des ans un modèle économique et social qui, malgré quelques ratés, lui a permis, en moins de quatre décennies, d’accéder à la périphérie des pays émergents.

Nos écoles, collèges, centres de formation professionnelle et nos universités en expansion rapide constituaient le premier cercle d’émancipation nationale. Ils représentaient le principal vecteur de décollage économique, d’ouverture et d’intégration dans le mouvement de mondialisation. On puisait, dans ce vivier d’intelligence, les instruments et les facteurs clés de notre émergence économique, financière et sociale. Notre système éducatif régulait l’appareil de production, il lui épargnait sclérose et essoufflement à mesure qu’on s’élevait dans l’échelle de développement. On ne s’expliquera pas autrement l’inflexion récente vers les services liés à l’industrie, les activités industrielles à forte valeur ajoutée et d’une certaine manière, la migration soutenue vers l’économie de la connaissance.

La Tunisie ne serait pas ce qu’elle est sans cette frénésie pour la connaissance, l’engouement pour l’enseignement et ce profond sentiment national en faveur de l’école. Elle ne pourrait, à défaut, nourrir l’ambition qui est aujourd’hui celle de ses jeunes et ses élites.

Longtemps, le pays a brillé par la qualité et l’exemplarité de son système d’éducation. Il est peu de disciplines auxquelles nos jeunes ne pouvaient prétendre  réussir. Il n’en fut pas hélas toujours ainsi. Il y a eu, sur le tard, des déviations malencontreuses qui ont chahuté, abîmé et déprécié la qualité d’une large partie  de notre enseignement et la crédibilité de certains de nos diplômes. L’éducation, principal acquis républicain, n’a pas pu résister à la massification et à la pression de la politique politicienne en mal de légitimité démocratique. Quelques îlots de notre savoir national ont su préserver leur réputation et la notoriété de leurs diplômes. Ils ont évité le naufrage et ce n’est pas peu dire. Pas assez, en tout cas, pour que le pays puisse prétendre jouer dans la cour des grands et anticiper les grandes mutations scientifiques et technologiques de demain.

Sur les 5000 premières universités dans le monde, on ne voit guère de trace d’institutions tunisiennes. Notre engagement en faveur de l’enseignement, les sacrifices financiers qu’il nous fait assumer, nos croyances et nos espoirs de toujours nous prédisposent pourtant à un meilleur sort.

Y a-t-il pire sanction, pire sentence pour un pays qui a fait de la réussite scolaire son principal leitmotiv et sa principale marque de fabrique que d’observer, impuissant, l’étendue du désastre scolaire qui nous explose à la figure ? Le nombre des abandons pour cause d’échec dès le premier cycle s’élève à 100.000 par an. On continue de penser que l’honneur de ce pays serait qu’il n’y ait aucun de nos jeunes laissé au bord de la route ! L’école publique, jadis principal creuset de la société, qui avait pour mission- c’était aussi sa principale vocation- de gommer les inégalités, de fédérer le pays autour des valeurs républicaines, de briser les tabous sociaux, d’affirmer l’égalité des chances, des générations et des sexes- l’université compte plus de filles que de garçons- n’est plus tout à fait dans son rôle, faute d’attention, de soutien et de soins conséquents. Par bien des aspects, elle tombe en déshérence ; cette dégénérescence est bien plus qu’un aveu d’échec. C’est une faute dont sont victimes ces jeunes laissés pour compte, incapables de prendre part, de quelque manière que ce soit, à la construction d’un pays en devenir. On ne se relèvera pas sans mal de cette fracture sociétale.

Les politiques, engagés aujourd’hui  dans d’âpres luttes partisanes, sur fond de grave crise dont on ne voit pas l’issue, feraient bien de se préoccuper de l’état de délabrement de notre système éducatif. Leurs querelles conjoncturelles ne sont pas plus importantes que le mal structurel qui ronge en profondeur nos écoles et nos universités. S’ils n’y prennent garde, ils n’auront en rien contribué à la sauvegarde de nos valeurs républicaines et de nos acquis économiques, sociaux et culturels. Ils auront au contraire tout fait pour accélérer notre déclin et la décrépitude de notre économie. Celle-ci ne vaut et ne doit son dynamisme qu’à sa capacité d’adaptation et d’innovation. Qui prend ses sources et ses racines dans ce haut lieu de la connaissance et de la créativité qu’est l’école au sens large du terme.

Pourrons-nous remonter la pente et sauver notre édifice éducationnel ou allons-nous dangereusement dériver et nous laisser entraîner vers le fond ? On ne tardera pas à connaître de quel côté penchera la balance. L’avenir du pays, de ses institutions et de son économie en dépendent. Qu’on se le dise : la Tunisie est un don de l’école républicaine et elle doit le rester. Si elle déserte, fût-ce momentanément les cours, elle perdra plus que son rang et son moteur de transformation économique et sociale ; elle ira à l’encontre des valeurs qu’elle porte au plus profond d’elle-même.

Ce sera l’ultime mérite de la rentrée 2013-2014 que de clarifier cette situation dont on n’a pas fini de parler.

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