A quoi sert un gouvernement ?

Si on regarde la question du côté du gouvernement provisoire de Ali  Laarayedh, on est tenté de répondre : à rien. Oublions un moment les polémiques entre ceux qui exigent la démission du gouvernement, par le seul fait qu’ils sont persuadés que diriger les affaires de l’Etat est leur destinée naturelle et leur revient de droit, et ceux qui revendiquent inlassablement une légitimité périmée pour justifier leur détermination à rester. Interrogeons-nous plutôt sur ce qu’est en réalité ce gouvernement et ses effets sur  la vie quotidienne des Tunisiens. Il est admis, en effet, qu’un gouvernement c’est d’abord le pouvoir exécutif, ou plus simplement, l’ensemble des plus hautes autorités de l’Etat, ministres et secrétaires d’Etat. Mais un gouvernement est surtout les processus par lesquels une autorité représentative déclare qu’elle va résoudre des problèmes, en s’assignant des objectifs, c’est-à-dire en prélevant des impôts,  en allouant des ressources, en imposant des normes, en employant la contrainte et la coercition par le recours à la loi, et en gérant ou contrôlant les organisations accomplissant ces activités. Pourtant, nous ne voyons rien dans  le fonctionnement du présent gouvernement qui puisse correspondre à  ces définitions. Non seulement il ne prend aucune décision pour l’avenir, mais la totale indifférence qu’il affiche envers l’état du pays et l’avenir de ses habitants sont  sa marque de fabrique.

Chaque jour, nous vaquons à nos occupations sans trop nous préoccuper de ceux qui  nous gouvernent, sans trop attendre des décisions des ministres ni de leurs directives. Il y a des choses à faire et nous les faisons rituellement sans avoir besoin d’instructions de qui ce soit ;  des tâches réalisées couramment dans la vie de tous les jours, comme aller au travail malgré l’état lamentable des transports en commun, faire son marché nonobstant la dégradation continue du pouvoir d’achat, prendre ses enfants à l’école sans aucune garantie d’un enseignement de qualité, ou se faire soigner par un système de santé coûteux ou défaillant. En somme, se débrouiller au quotidien en dépit de conditions de survie rendues de plus en plus difficiles par l’incurie administrative que ce gouvernement favorise par son inaction. Allons plus loin, essayons de regarder les choses du côté des prérogatives élémentaires que nous reconnaissons être celles d’un gouvernement : la gestion de l’administration publique,  de l’économie et des  finances, et la représentation de la Nation à l’échelle internationale.

Qu’attendent les gens  du gouvernement qu’ouvertement ils reconnaissent pour légitime ? De manière générale, l’organisation de la production et de la distribution des moyens de subsistance, la liberté d’entreprendre, la sécurité des personnes et des biens, le respect de leurs droits et une certaine forme d’assistance. La vie même n’étant possible que grâce à cette rigoureuse administration. Pour  assurer ces conditions essentielles de bien-être et de prospérité, il faut un budget en équilibre, des taux de change compétitifs et réalistes, une croissance soutenue, une forte capacité d’innovation, une meilleure compétitivité des entreprises qui leur permettent de réinvestir et de recruter, une administration responsable et des services publics efficaces, agissant à travers une bureaucratie intègre ; une puissance publique indépendante qui assure une redistribution efficace des richesses à travers un système fiscal équitable ; un espace de paix et de sécurité durable, une stabilité politique et institutionnelle, un Etat de droit qui pose les conditions réelles et les garanties de l’égalité de tous devant la loi ; une justice démocratique et un respect sourcilleux des libertés individuelles ; une information libre et à l’abri de toute ingérence.

Deux ans après son investiture, de quels résultats ce gouvernement pourrait-il se prévaloir ? Les réformes sont toujours à l’arrêt, le chômage ne cesse de s’aggraver, la désobéissance civile s’accentue, les  affrontements avec les groupes terroristes sont permanents, des  secteurs vitaux de l’activité économique sont complètement sinistrés, le commerce informel nourri par la contrebande prend  force et ampleur, l’insécurité persiste, la corruption ronge les institutions publiques autant que privées, le tissu urbain se dégrade par les constructions anarchiques, les villes sont transformées en dépotoirs, les places publiques en brocantes géantes, la population  est désabusée et démobilisée. C’est dans un tel contexte  que devrait  pourtant s’appliquer toute  la responsabilité du politique par sa capacité à exercer un pouvoir effectif dans sa forme institutionnalisée, gérant la société et établissant un ordre public afin d’arriver à appliquer les réformes nécessaires. Mais, au lieu d’agir, le gouvernement laisse faire, par peur ou incompétence, tergiverse sur l’application de la loi, évite les sujets qui  fâchent, se dérobe à ses responsabilités face à l’application de la légalité en omettant de faire face avec vigueur, détermination et célérité à toutes les actions visant à l’anéantissement de toutes les possibilités de progrès socio-économique et culturels  du pays. Rien ne l’incite, par ailleurs, à engager des efforts de maîtrise de ses moyens financiers et à réformer la gestion publique, car cela lui est coûteux politiquement. Même dans les prérogatives reconnues comme siennes, comme la fonction diplomatique, le gouvernement se montre inefficace, maladroit, incompétent et surtout absent puisqu’il tolère que des personnalités, sans mandat d’aucune sorte, parlent en son nom, accomplissent des missions à l’étranger, annoncent des choix stratégiques, engagent même des négociations. Quant à l’administration, elle n’a  nul besoin du gouvernement pour fonctionner et faire convenablement son travail.

Le politique a non seulement pour finalité de porter des valeurs, mais également de réaliser des fins et une part importante de sa légitimité découlerait de l’efficacité de sa gestion. De ce fait, le gouvernement devrait assumer les conséquences de ses choix dans l’élaboration d’une politique publique qui ne se limite pas simplement à distribuer des prestations ou à diminuer des prélèvements, à satisfaire l’électorat en reportant sur l’avenir via le déficit et l’endettement, c’est-à-dire sur des acteurs à la mobilisation improbable comme les générations futures, les problèmes présents qui risquent de faire baisser  sa cote de popularité.

Gouverner, c’est porter un véritable projet de société, susciter un véritable enthousiasme populaire, provoquer un réveil collectif, déclencher un élan de solidarité active visant le bien commun, réaliser une cohésion  et une intégration sociale ainsi qu’une volonté générale de changement dans la liberté. Bref, cette aptitude à gouverner permet de créer le contexte propice pour engager une politique économique efficace à travers l’organisation méthodique du travail et la rationalisation des rapports entre production, circulation et consommation. Les  mesures prises par les organes de décision sont ici déterminantes pour dégager le pays de l’état de crise, d’instabilité dans lequel il ne cesse de s’enfoncer. Ainsi, au lieu d’être une opportunité historique pour l’adoption de politiques de réformes réellement révolutionnaires, la chute du régime et les élections qui ont suivis, n’auraient été, finalement, qu’une incitation au clientélisme, l’occasion  de promesses aussi généreuses qu’incertaines, suivies par les déceptions et l’irresponsabilité. Des questions telles que la reprise économique, la relance de l’emploi, ou la lutte contre la misère sociale  apparaissent aujourd’hui comme étant hors de portée de ce gouvernement qui peut alors, à juste titre, revendiquer l’admirable formule du troisième Marquis de Salisbury, Premier ministre britannique au début du siècle, félicitant Palmerston d’avoir « accompli avec succès la tâche la plus difficile et la plus salutaire pour un gouvernement: ne rien faire ».

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here