« Le gouvernement a perdu la bataille des médias et de la classe moyenne »

Nous avons rencontré le journaliste Sofiane Ben Farhat, à la place de la Kasbah, lors du sit-in de soutien à son collègue Zied El Hani. Le journaliste a ébauché le bilan de la situation des médias et de tout le paysage politique et socio-économique du pays. Entretien.

L’Economiste Maghrébin : Quel bilan dressez-vous des médias tunisiens ?

Sofiane Ben Farhat : La situation actuelle des médias tunisiens est effarante à plus d’un titre. Il y a d’abord l’escadron de la mort. Plusieurs journalistes font l’objet de véritables traques de la part de l’escadron de la mort, dont ma personne. J’ai fait en effet l’objet de quatre tentatives d’attentats, dont la dernière a été déjouée il  y a quinze jours, le 3 septembre plus exactement. Il y a ensuite l’intimidation des journalistes via des condamnations et des procès qui sont intentés avec des dossiers fabriqués de toutes pièces, ou bien via  une justice expéditive, comme dans le cas de Zied El Hani. Il n’a même pas été entendu. Ses avocats n’ont rien plaidé, alors q’un mandat de dépôt a été émis de la manière la plus expéditive qui soit. En même temps, il  y  a également des tentatives d’intimidation et de mise au pas, de fragilisation économique des médias tunisiens, notamment par la décision du Premier ministère de couper les vivres à certains médias, en les privant d’une manière sélective de la publicité publique. La situation actuelle est donc véritablement noire, elle laisse à désirer et ne présage rien de bon. Il y a une fragilisation des journalistes, qui, cette année, n’ont même pas eu droit à leurs cartes professionnelles. C’est la première année que cela m’arrive depuis des décennies. Nous exerçons toujours avec nos cartes de 2012, ou avec celle du syndicat des journalistes tunisiens, ou encore avec les cartes de la FIJ (Fédération internationale des journalistes), ou des sociétés dans lesquelles nous travaillons.

Dans le même temps, nous notons l’apparition de la HAICA qui jusqu’à maintenant s’avère trop timide. Elle se confine dans l’émission de temps en temps de quelques déclarations de principe ou de communiqués.

Oui, mais la HAICA est encore nouvelle et se plaint d’un manque de moyens.

D’accord, elle se plaint de cela, mais on aurait préféré que sa voix soit un peu plus forte. Ce n’est pas uniquement une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des journalistes. C’est une instance qui devrait défendre les journalistes qui sont plus que jamais fragilisés et inquiétés.

Quelles sont les causes de cette confrontation, de ces intimidations que vous venez d’exposer ?

Je crois que ce passage en force, que cette confrontation sont liés à des considérations régionales. J’étais récemment en Syrie, où j’ai couvert la guerre durant la bataille décisive de Qusseir. Après, il y a eu les événements en Egypte, notamment les manifestations populaires du 30 juin et puis l’accès du Général Sissi et des officiers libres à la tête de l’Etat.

Insinuez-vous la crainte d’une éventuelle contagion ?

Oui, voilà. Il y a des gens qui ont analysé cela et se sont rendus compte que la division médiatique a été décisive dans les évolutions tant en Syrie qu’en Egypte. Et par mesure préventive, ils veulent vider l’enceinte médiatique tunisienne de toute capacité à être porteuse de valeurs, à pouvoir intervenir, à pouvoir être décisive dans les combats qui suivront. Parce que ne nous leurrons pas, la troïka n’existe plus. Elle entraîne maintenant toute la société dans les remous de son naufrage et nous sommes dans une crise structurelle du gouvernement. Ce n’est pas une crise de l’Etat, heureusement, ce n’est qu’une crise du gouvernement. Et le gouvernement veut renverser le temple sur la tête de tout le monde.

Vous venez de parler de difficultés avec les pouvoirs exécutif et judiciaire. Ne pourrait-il pas s’agir là d’une crise d’Etat ?

Les principaux organes de l’Etat tunisien sont là. L’Etat tunisien est ancien et existe depuis l’époque des Husséinites. Il y a des automatismes, des appareils essentiels très performants. Grâce à eux nous avons pu survivre après le choc de la révolution, dans le lendemain immédiat. Ils ont tout assuré, l’approvisionnement, la stabilité. Aujourd’hui même, ce sont eux qui ont assuré la rentrée scolaire. Donc l’Etat existe, mais c’est le gouvernement qui est en crise. C’est le système politique qui est en crise. Actuellement la troïka n’existe plus. La source principale de toute légitimité, dans cette phase transitoire qui est l’Assemblée nationale constituante, est en panne. La présidence de la République semble déconnectée. Il y a maintenant une lutte de petits chefs autour du butin. Et en même temps, dans la bataille contre le terrorisme, nous n’avons pas un programme, ni une vision, ni un chef, ce qui est plus grave. Et cela fait le lit des terroristes qui sont en train de menacer la Tunisie et qui frappent à la porte d’une manière de plus en plus dangereuse.

Prenons l’exemple de l’affaire de l’assassinat du martyr Mohamed Brahmi. L’Etat tunisien a été informé  11 jours auparavant par la CIA, qui n’est pas n’importe quel organe. Et on a bien vu le laxisme des autorités et différents subterfuges ont fait que l’information n’est pas arrivée au ministre de l’Intérieur. Mohamed Brahmi est mort. Et on voit comment, un mois et demi après, on veut étouffer l’affaire révélée. On est maintenant dans un verbiage creux, dans une logomachie. Il y a de quoi s’inquiéter. Il y a de quoi s’inquiéter sur l’Etat et sur la sécurité des Tunisiens.

Je crois que le plan terroriste adopté maintenant par Al Qaida et par la nébuleuse internationale islamiste qui veut créer un émirat islamiste en Tunisie trouve son meilleur allié dans le laxisme des responsables qui nous gouvernent. Ce sont des gens qui sont en crise et qui ne veulent pas partir. Et dans tous les cas de figure, qui ne veulent pas trouver une issue à la crise. Et cela très grave.

Que proposeriez-vous comme issue à la crise ?

Personnellement, je n’ai pas de propositions de sortie de crise. Je suis un journaliste, je suis un commentateur de la réalité. Mais je pense que l’opposition et le pouvoir devraient trouver un modus vivendi pour gérer le gouvernement et l’Etat. Je ne suis pas dans une attitude manichéenne, où on dit que le gouvernement est mauvais et que l’opposition est bonne et vice versa. Je trouve que les fascistes sont partout. Les extrémistes sont partout, dans le pouvoir et dans l’opposition. Le champ en Tunisie actuellement n’est pas entre la droite et la gauche, il est entre le centre et les extrêmes. Les extrémismes sont partout. Personnellement, je n’ai pas de panacée. Je n’ai pas de carrière politique et je ne souhaite pas en faire. Mais, je trouve que la classe politique actuelle a montré ses limites, a fait preuve d’amateurisme, a prouvé qu’elle n’est pas à même de pouvoir s’élever à la hauteur du moment historique, et a démontré surtout que  nous manquons de chefs, de coalitions partisanes, de programmes. Nous avons tous les défauts d’une révolution inorganisée. La révolution a été faite d’une manière populaire et spontanée. Puis tout le monde est venu  partager les retombées de la révolution. Les gens qui étaient terrés veulent parler au nom de la révolution et se l’approprier. Un romancier algérien célèbre, Rachid Mimouni, avait écrit un véritable chef d’œuvre sur ce sujet ; un roman qui s’appelle «  Le fleuve détourné ». Cela veut tout dire.

Et l’avenir dans tout cela, l’avenir du pays, comment le voyez-vous ?

La Tunisie actuellement est à la croisée des chemins. Nous pouvons avoir un sursaut majeur, si dans les semaines qui viennent nous avons des personnalités à la hauteur des responsabilités qu’exige le pays. Le sauvetage de l’Etat est pour maintenant. Il n’est plus du ressort du gouvernement. Le gouvernement est en crise, soit ! Les Italiens disent : « Va bene anche se non c’è un governo », qu’on pourrait traduire par « tout va bien même s’il n’y a pas de gouvernement ». Maintenant la crise peut atteindre les organes essentiels de l’Etat : l’appareil sécuritaire qui commence à être laminé ; l’appareil judiciaire, on l’a vu, qui est maintenant devenu un véritable jouet aux mains de certains politiciens et subit les caprices des princes ; l’appareil médiatique qui est en voie de démantèlement ; et l’économie qui est presque en ruine.

La Tunisie se distingue par l’existence d’une classe moyenne assez importante. La classe moyenne tunisienne est actuellement en danger et le danger est double. Elle est atteinte dans son pouvoir d’achat – elle commence à se prolétariser – et elle est atteinte aussi dans son mode de vie.

Le Tunisien veut sortir manger une pizza avec sa femme et ses enfants. Même une pizza à 20 dinars, il la mangerait volontiers, s’il a encore les moyens, mais il ne veut surtout pas être empêché de vivre comme il l’a toujours fait.

Les Tunisiens ont toujours été ouverts. Ils vivent essentiellement sur les côtes. C’est un grand peuple de brassage, un peuple maritime, un peuple de commerçants. Il en est ainsi pour tous les Tunisiens, même pour les gens du Nord-Ouest de la Tunisie. Le Nord-Ouest de la Tunisie qui a toujours été une région défavorisée, laissée pour compte, en termes de développement économique et social, a joué un rôle essentiel dans les affaires de liberté. Cela s’est vérifié il y a un siècle et demi avec Ali Ben Ghedhahem contre le bey de Tunis, puis avec Amor Ben Othman et la révolte de Thala de 1906 contre l’occupation française et dernièrement avec l’affaire de Bouazizi.

Ce Tunisien, qui a toujours été laissé pour compte, a toujours eu des revendications libertaires immenses. Quand vous allez à Thala, montez au sommet de la ville. Il y a une cité qui s’appelle Enajjarin, où se trouve le quartier Kodya El Hamra. Dans cet endroit phare de la révolution de 2011 a combattu Jughurta, en l’an 104 av. J.-C. contre le Romains. Il y a des permanences dans l’histoire de ce peuple. Donc, le peuple tunisien est profondément attaché à la liberté, aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est. Et pour cette raison, comme l’a dit Bourguiba en 1952, que « le peuple tunisien se défendra par instinct ». Les Tunisiens se défendent maintenant par instinct. A l’époque, en 1952, ils combattaient contre un colonialisme étranger, maintenant ils combattent contre une occupation interne.

Donc la solution viendra de la classe moyenne ?

Oui, absolument. La classe moyenne tunisienne est conservatrice, mais du moment qu’elle se sent touchée dans son pouvoir d’achat et dans son mode de vie, elle peut se montrer très farouche. D’ailleurs, maintenant, les syndicats qui bougent le plus au niveau de l’UGTT, ce sont les « cols blancs », les professeurs, les instituteurs, les cadres moyens, les femmes fonctionnaires, les jeunes. La classe moyenne bouge un peu partout. Le gouvernement a perdu le combat de la classe moyenne. Cette classe moyenne a été essentiellement créée par Hédi Nouira qui parlait d’une société de losange inversé. Durant les années soixante, on a eu la collectivisation forcée qui avait créé une  dislocation du tissu économique et social et une bipolarisation sociale puissante. L’un des plus grands écrivains du siècle dernier, René Dumont, a écrit un livre, «  Paysanneries aux abois », pour décrire ce phénomène qui a eu lieu aussi au Bangladesh et au Sénégal.

Après, durant les années 1970, la classe moyenne avait commencé à se constituer, avec l’aide de plusieurs structures, telles que la SPROLS, le FOPROLOS, la SNIT, et surtout grâce aux accords de l’Etat avec l’UGTT, les accords cadres  pour un contrat social.

Maintenant, le jeu est faussé, cette classe moyenne est délaissée et il ne s’agit pas là d’un phénomène typiquement tunisien.  Il y a des mouvements en Tunisie ou règnent les islamistes, en France que gouvernent les socialistes, en Espagne, au Brésil, en Italie, en Suède, où c’est la sociale démocratie qui gouverne depuis plus de 50 ans.

Le malaise de la classe moyenne a-t-il catalysé les mouvements que vous venez de citer ?

Effectivement. Le malaise de la classe moyenne à l’échelle universelle est en train d’enfanter un bougonnement  général. Et on voit que « les ras- le -bol » voyagent. C’est donc une crise difficile qui provient de cette fragilisation extrême de la classe moyenne et de la montée de l’extrême droite. Le meeting qu’a fait Marine Le Pen, hier à Marseille, en est un exemple. Ces extrêmes droites s’entrecroisent même, au niveau du monde entier : le Front national qui monte dans les sondages en France, les néoconservateurs et les complexes militaro-industriels aux USA, ou encore les extrémismes religieux dans notre région.

Dans cette situation difficile, ce sont les extrémismes qui tiennent le haut du pavé. Les risques de confrontation deviennent assez importants. Tout l’enjeu de la classe moyenne est de l’emporter contre ces extrémismes et ces fascismes. Dans tous les pays que j’ai cités, les crises ont toujours conduit à la fascisation des institutions. Ces crises ont produit Hitler en Allemagne, Mussolini en Italie, Salazar au Portugal, Franco en Espagne… C’est que l’une des réponses du capitalisme à la crise est le fascisme. Il s’agit d’un choix pour certains pays, d’autres avancent la fatalité. Maintenant l’escadron de la mort fasciste frappe à la porte du monde entier et cela est grave.

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