Affaires en justice contre les professionnels des médias tunisiens

©ladepechedumidi.fr

Un grand quotidien français (la Dépêche du Midi) vient de rendre compte de l’affaire de Zied El Hani. L’analyse de son discours, du reste commun à celui de nombreux journaux étrangers, relais important en matière d’image, montre qu’il fallait sans doute user autrement.

Vous connaissez la Dépêche du Midi ? Si ce n’est pas le cas, sachez qu’il s’agit bien d’un grand quotidien français. La Dépêche du Midi fait en effet partie de cette PQR (Presse Quotidienne Régionale) dont aucun quotidien national français, du Monde au Figaro en passant par Libération, n’arrive à concurrencer les titres qui la constituent. Le tirage de la Dépêche du Midi est de 190 000 exemplaires. Chiffre certifié du reste par l’OJD (Office de Justification de la Diffusion), organisme français qui contrôle et atteste de la diffusion de la presse écrite.

Couvrant huit départements, situés dans la région du Midi-Pyrénées, au sud de la France, la Dépêche du Midi doit beaucoup son succès, comme le sont de nombreux journaux français, à la couverture de sujets dits de proximité. La Dépêche du Midi possède 17 éditions locales. Et c’est cette proximité qui a toujours fait la fidélité des lecteurs de la PQR. De nombreuses études ont mis en évidence le fait que les lecteurs de cette dernière ne lisent que rarement un autre journal quotidien ou un newsmagazine. Le journal régional est en France distribué essentiellement par abonnement et par le mode du « portage » (distribution à domicile). Il est placé, à l’heure du petit-déjeuner, devant la porte des pavillons. Autant dire que les lecteurs de la PQR appréhendent les affaires de leur localité, de leur région, de leur pays et du monde à travers l’image que présente leur quotidien. Car s’il est vrai que la PQR donne la priorité au traitement de l’actualité locale et régionale (près de 60% du contenu selon une étude réalisée en 2004), elle évoque aussi les affaires nationales et mondiales.

Par souci de « corporatisme »

Les lecteurs de la Dépêche du Midi n’ont pas d’animosité particulière envers la Tunisie. Certains d’entre eux se sont rendus dans notre pays. D’autres peuvent avoir eu affaire un jour à un Tunisien. Les Tunisiens vivant en France essentiellement résident dans le sud et dans la région parisienne. Les journalistes de la Dépêche du Midi n’ont pas eux aussi une animosité particulière envers la Tunisie. Reste que ce vendredi 13 septembre 2013, l’événement vaut la peine de casser du sucre sur le dos de la Tunisie. Et de ternir son image auprès des lecteurs du quotidien.  D’autant plus que ne serait-ce que par souci de « corporatisme » et sur un sujet aussi mobilisateur que celui des libertés, ils se doivent de défendre un confrère.

Rien d’étonnant dans ces conditions que la Dépêche du Midi publie ce 15 septembre 2013, dans son édition papier et sur son site, un article qui porte ombrage à la Tunisie. Son Titre ? « Tunisie : Un journaliste en prison ». La photographie et la légende, dont les études sur le processus de la lecture montrent qu’elles sont perçues en deuxième position, enfoncent le clou. La photo montre un jeune journaliste tentant de réconforter une journaliste tout aussi jeune, abattue et en pleurs, cachant son visage d’une main. La légende nous indique, quant à elle, que : « Les proches- ont manifesté leur colère- à l’annonce de l’incarcération ». L’attaque de l’article, comme on appelle dans le jargon journalistique le premier paragraphe de l’article, sonne comme un commentaire : « Le journalisme d’investigation n’a pas bonne presse en Tunisie ».

 « Il est comme Saint-Thomas »

Inutile de faire durer peut-être le suspense. Vous l’avez deviné. Voici comment un grand quotidien français, que lisent des touristes et des investisseurs potentiels du sud de la France, découvrent l’incarcération de Zied El Hani. L’article nous dit d’ailleurs que « le journaliste tunisien Zied El Hani a été incarcéré vendredi pour avoir accusé le parquet d’avoir fabriqué des preuves impliquant un cameraman dans une affaire rocambolesque de jet d’œuf contre un ministre, ce qui suscite des craintes pour la liberté d’expression ».

Arrêtons-nous ici un instant pour poser la question suivante : n’était-il possible de faire autrement? Et ce, à l’heure où – on ne le dira jamais assez –  la Tunisie, pays par excellence du « Printemps arabe », ne renvoie pas que des images positives. Loin s’en faut. C’est plutôt le contraire qui se passe. La Dépêche du Midi a déjà traité de l’incarcération du cameraman d’Astrolabe, Mourad Mehrezi. Comme elle a traité du mandat de dépôt de Walid Zarrouk, le secrétaire général du syndicat des prisons. Elle a également publié un écho sur la récente grève du personnel de la Radio Tunisienne.

En s’accumulant, et c’est sans doute le plus important à retenir, ces faits ne peuvent que renvoyer une image faite pour durer: notre pays porte atteinte à la liberté d’expression. Et allez expliquer au lecteur de la Dépêche du Midi qu’il faut que la justice fasse son travail, qu’il y a atteinte à «  un fonctionnaire public ou assimilé, des faits illégaux en rapport avec ses fonctions, sans en établir la véracité »  ou avancez tout autre argument. On ne cessera ici aussi de le redire: le mal est fait. Le lecteur n’a pas la possibilité de vérifier ou de contredire son journal. Il croit ce que ce dernier lui dit. Il est, comme dit une formule bien française, «  comme Saint-Thomas, il ne croit que ce qu’il voit ». Or, le journal l’a dit.

N’y avait-il pas moyen d’user du droit de réponse et de rectification ? Une vieille formule dans les relations de presse dit bien qu’ « il ne faut jamais travailler contre la presse, mais avec elle ». Et c’est un ancien ministre du général de Gaulle – il a dirigé le ministère de l’Information -, Alain Peyrefitte (1925-1999), du reste un brillant diplomate, qui avait coutume de dire que : « Celui qui maintient des relations tendues avec la presse, ne sait sans doute pas qu’il a constamment un pistolet braqué sur la tempe ». C’est lui aussi qui aurait dit, au passage, qu’: « Un diplomate qui dit non, doit très vite changer de métier ». Comme il avait raison !

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here