La liberté de la presse et les casseroles du gouvernement

SNJT

On répète souvent depuis le 14 janvier que le seul acquis de ce que certains continuent d’appeler révolution est la liberté de la presse. Les journalistes tunisiens ont vécu pendant des décennies bouche cousue et  pieds et poings liés. Et puis le jour où ils ont découvert leur liberté de mouvement et de parole, ils n’ont pas arrêté de parler et d’écrire.

Pour avoir été responsable du journal  La Presse  du 21 janvier 2011 au 6 janvier 2012, je peux témoigner en toute honnêteté que les gouvernements de MM. Mohamed Ghannouchi et Béji Caid Essebsi n’ont jamais essayé de s’ingérer dans le contenu du journal ou d’influencer la conduite des journalistes. Et s’ils ne l’ont pas fait avec ce journal « gouvernemental », ils ne l’ont pas fait non plus, a fortiori, avec les journaux privés.

Les problèmes entre les autorités politiques provisoires et la presse ont commencé après les élections du 23 octobre 2011. A peine quelques semaines après son installation à la Kasbah, le gouvernement provisoire dirigé par M. Hamadi Jebali a commencé à montrer des signes d’impatience vis-à-vis de la liberté de la presse. Et c’était d’autant plus choquant que ces signes naissants d’intolérance provenaient d’un gouvernement présidé par un ancien journaliste qui était rédacteur en chef du journal islamiste Al Fajr et qui était l’une des principales victimes de l’absence de liberté durant les années de dictature.

On peut dire sans risque de se tromper que le premier  acte par lequel le gouvernement provisoire a trahi son intention cachée de s’infiltrer insidieusement dans tous les rouages de l’Etat était la décision annoncée le samedi 7 janvier 2012 d’opérer des  changements à la tête des médias publics dans une première tentative de leur reprise en main. Les journalistes ont vite flairé le danger et ont répondu par une manifestation bruyante à la Kasbah le lundi 9 janvier.

Depuis, le bras de fer entre les journalistes tunisiens et les gouvernements provisoires successifs n’ont pas cessé. Il faut dire qu’en dépit des tentatives incessantes de faire rentrer les journalistes dans les rangs, l’échec est patent et la liberté de la presse demeure jusqu’à ce jour le seul et unique acquis du séisme politique du 14 janvier.

Il est saisissant de constater qu’en dépit des problèmes inextricables dans lesquels il se débat, le gouvernement provisoire ne perd toujours pas l’espoir d’apprivoiser la presse. Depuis quelques semaines, les choses prennent une tournure dramatique. Le gouvernement de M. Laarayedh tente maintenant sa chance avec le gros bâton qu’il utilise par le biais du Ministère public qui, tout le monde sait, est soumis hiérarchiquement au ministre de la Justice…

La répression qui s’abat aujourd’hui sur la liberté de la presse et le nombre de journalistes en prison ou poursuivis est sans précédent depuis la chute de la dictature. Il faut souligner ici que l’intensité de la répression est proportionnelle à l’augmentation du nombre de casseroles que ce gouvernement traîne derrière lui. Et quand on sait que pas un jour ne passe sans qu’une autre casserole ne vienne s’ajouter à celles qui existent déjà, on comprend l’urgence que ressentent les autorités provisoires de museler la presse.

Cette urgence devient impérieuse  avec la dernière et la plus dangereuse casserole qui vient juste de s’ajouter à celles que traîne le président du gouvernement provisoire, Ali Laarayedh, relative au rebondissement dans l’affaire de l’assassinat de Mohamed Brahmi et qui vient de mettre en émoi la classe politique et l’opinion publique.

Le document rendu public, il y a deux jours, est en effet accablant pour le président du gouvernement qui, jusqu’à l’écriture de ces lignes, garde un silence mystérieux. Ce document prouve que des services secrets étrangers ont informé le 14 juillet les autorités tunisiennes qu’un assassinat visant Mohamed Brahmi était en cours de préparation. Le même document est arrivé sur le bureau du président du gouvernement provisoire le 15 juillet. Dix jours après exactement le représentant à l’Assemblée constituante est assassiné. En dix jours, compte tenu de la compétence de nos forces de sécurité, on pourrait prévenir non pas un assassinat, mais mille…

Cette information vient mettre en émoi une opinion publique déjà sous le choc après les révélations faites par le syndicat des forces de sécurité sur les complaisances et les complicités qui ont permis au terrorisme de s’amplifier en Tunisie.

Au point où on en est, la liberté de la presse n’est plus une simple revendication des journalistes ou un droit des citoyens à une information crédible. Elle devient un facteur fondamental dans la protection de l’Etat de l’effondrement. Une bouée de sauvetage d’un pays à vau-l’eau. Et à ce titre, il n’appartient plus uniquement aux journalistes de la défendre, mais à la population dans son ensemble.

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