Une histoire de ligne rouge

L’autre jour, la marionnette de Bachar al-Assad était l’invitée des Guignols de l’info de Canal+. On lui expliquait qu’il n’avait pas le droit d’utiliser les armes chimiques contre son peuple. Ah bon ? dit-il, et qu’en est-il des armes classiques? On peut y aller ? Oui, lui dit PPDA. Alors il retourne avec une femme enceinte et lui tire une balle dans la tête. Et ça ? dit-il, je peux le faire ? Cette parodie macabre résume bien, de manière puérile, mais non sans cynisme, la grande question que tout le monde se pose depuis la décision prise par les Etats-Unis de frapper la Syrie.

Il y aurait donc une différence dans la façon de tuer des milliers de gens, selon qu’ils sont pilonnés  par des  obus explosifs classiques ou anéantis par des bombes chargées de gaz sarin. Oui, la mort infligée doit être encadrée et réglementée, car  il y a des souffrances et des blessures qui sont licites, parce que restées dans les limites du raisonnable et d’autres illicites parce qu’excessives et disproportionnés par rapport à l’avantage militaire recherché. Il y a la mort insoutenable et révoltante qui relève des considérations d’humanité et la mort moralement acceptable qui relève des impératifs militaires. Il y a les armes honnies par le monde civilisé, parce qu’elles tuent sans discernement femmes, enfants et civils et les armes dites conventionnelles censées épargner les non-combattants. Sauf que dans une guerre civile, comme celle qui se déroule en  Syrie, on ne fait pas de quartier. Les rebelles modérés, les combattants djihadistes, les kamikazes et les terroristes, autant que les troupes de l’armée syrienne,  s’en sont donné à cœur joie pendant deux ans en massacrant par milliers des civils innocents.

Cette parodie des Guignols explique également pourquoi, aux Etats-Unis comme en Europe, l’opinion publique reste fermement opposée à des frappes militaires contre le régime de Damas ; une attitude nullement prise en compte par les gouvernements américain et français déterminés à frapper sans délai la Syrie et sans mandat des Nations unies. Ainsi, les 100.000 victimes tombées par suite des attentats et des bombardements de l’aviation syrienne et les deux millions de réfugiés recensés depuis le début de la guerre, ne relèveraient pas du malheur du genre humain car situés en-deçà de la  « ligne rouge » qui sépare le droit de légitime défense du crime contre l’humanité, qui oppose la guerre propre à la guerre sale. Cette ligne rouge  est décrétée par Obama comme étant une limite qui, si elle venait à être franchie, c’est-à-dire si la preuve était démontrée que le régime syrien a bien eu recours à l’arme chimique, appellerait une réplique sévère et immédiate contre le régime de Bachar al-Assad. En fait, cette violation des « règles du jeu » et des conventions internationales se résume plus prosaïquement au : « Tuez-vous les uns les autres autant que vous voulez, mais n’utilisez pas d’armes interdites pour cela ».   

Cela fait un an, depuis août 2012 plus exactement, qu’Obama a commencé à invoquer l’expression « ligne rouge », réitérée en avril 2013 et répétée inlassablement depuis, l’acculant à réagir une fois l’usage d’armes chimiques avéré. Cette même métaphore, qui aujourd’hui détermine l’intervention américaine en Syrie, et celle-là même qu’Israël avait utilisé pour menacer d’une intervention militaire israélienne en Iran, si rien n’était fait par la communauté internationale pour mettre fin au programme nucléaire militaire de Téhéran. On se souvient du  Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou brandissant à la tribune des Nations unies un dessin pour illustrer la nécessité de fixer une ligne rouge à l’Iran. « Une ligne rouge devrait être tracée juste ici, avant que l’Iran ne finalise la deuxième étape de son enrichissement nucléaire nécessaire à la fabrication d’une bombe, avant que l’Iran n’en soit qu’à quelques mois ou quelques semaines d’avoir amassé suffisamment d’uranium enrichi pour fabriquer une arme nucléaire », avait-t-il commenté en tirant un trait rouge à 90%, selon son dessin, du processus de fabrication de la bombe.  Les parallèles avec l’Irak de 2003 sont ici étonnants. La même ligne rouge fut invoquée dans la fameuse démonstration de Colin Powell en février 2003, aux Nations unies, pour légitimer l’intervention américaine en Irak sur des soupçons d’armes chimiques et sur la base d’une communauté internationale divisée. On connaît la suite. Combien de fois l’Iran a dépassé la mythique ligne rouge, sans que cela ne soulève l’imminence de frappe des installations nucléaires ?  Si le président Obama, déjà désavoué par son opinion publique, essuie  demain une défaite au Congrès comme le signe que les Américains refusent de soutenir une attaque contre la Syrie, ce sera parce qu’il n’a jamais tiré les conséquences de sa ligne rouge sur un Iran nucléaire. Pourtant l’usage interne fait par Assad d’armes chimiques n’est  en rien comparable aux yeux de l’Administration américaine et du gouvernement israélien, à la grave menace que constitue un Iran nucléaire pour la sécurité américaine et la survie d’Israël.

L’intervention en Syrie est fondée, selon la rhétorique américaine, sur des arguments humanitaires pour faire appliquer le droit international en matière d’usage des armements chimiques en se basant sur le « droit de la guerre » qui est un oxymore, la guerre excluant par principe toute règle. Est-ce là cependant des raisons suffisantes pour recourir à la force militaire ?  Supposons que l’Amérique ne fait que traduire en acte, l’état de la conscience du monde, que la crédibilité de l’Administration américaine n’est en fait que celle de la communauté internationale dans son ensemble,  la question demeure : quels sont les objectifs stratégiques d’une telle intervention ? La guerre contre l’Irak était destinée à libérer le Koweït. La guerre d’Afghanistan opposait les Américains au régime taliban responsable de l’attentat du 11/9. L’action militaire contre la Libye de Gueddafi, pourtant ennemi juré des islamistes et d’al-Qaida, conduite sous le commandement de l’OTAN, était  de soutenir la volonté démocratique du peuple libyen et sauver les habitants de Benghazi.  A chaque fois, et quelles que soient les raisons invoquées, on agissait stratégiquement, c’est-à-dire rationnellement en fonction des fins et des moyens. Dans le cas de la Syrie, il n’est nullement question, d’après nos protagonistes, de faire chuter le régime de Bachar, car cela risquerait de produire un vide aussitôt occupé par la rébellion islamiste radicale. La raison alléguée est d’empêcher le régime syrien de se servir de nouveau d’armes chimiques. Cela  revient à détruire ses stocks, ses moyens de production, son armée, contrôler ses importations, et finalement le renverser. Que faire alors contre les terroristes d’al-Qaida, les combattants de l’Armée syrienne libre, les soldats de l’armée d’Erdogan, les vétérans d’Afghanistan, de Bosnie, de Tchétchénie, d’Irak, de Libye ; des djihadistes originaires du Tadjikistan et du Yémen, de France ou du Maghreb qui  affluent par voitures, par bus et par avions entiers ? Et qui dit que les opposants d’Assad  ne seraient pas tentés par l’utilisation  de l’arme chimique ?

L’intervention humanitaire est encore une fois un autre nom donné à la folie conquérante de l’impérialisme américain et faire une distinction entre armes conventionnelles et non conventionnelles est à la fois stupide et arbitraire. Si les bombes qui tombent sur les villes syriennes sont aussi destructives que l’usage du gaz sarin, où se situe alors la ligne rouge? A quel titre les Etats-Unis se déclarent-ils partie prenante dans le conflit ? Sont-ils menacés, ou attaqués ?  Les Etats-Unis et leurs 761 installations militaires réparties sur les cinq continents, cherchent en fait à garder  tout conflit sous contrôle, car en tant que puissance conquérante, tout conflit constitue une menace susceptible de mettre en question cette suprématie impériale. Aussi reçoivent-ils aujourd’hui l’ennemi syrien comme un don du ciel, caricaturalement adapté au rôle du méchant nécessaire à leur représentation du monde, quand la disparition  de Saddam, Gueddafi et Ben Laden les en privait soudain. 

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