Wided Bouchamaoui : « L’économie tunisienne agonise »

« Le politique n’est-il pas que l’expression de l’économique ? », écrivait Friedrich Engels. En Tunisie, les deux sphères semblent complètement séparées et ceux qui tiennent les commandes semblent fermer les yeux sur les maux d’une « économie qui agonise. Une économie qui a plus que jamais besoin d’un vrai plan de sauvetage. Une vraie stratégie de réanimation ». C’est ce qu’on peut retenir de l’interview de Mme Wided Bouchamaoui, hier soir sur Nessma Tv.
Mme Wided Bouchamaoui a tout dit et tout résumé. Son analyse était profonde, son diagnostic était sombre, mais réaliste et précis.
Il faut oser dire la vérité aux Tunisiens
Mme Bouchamaoui qui s’exprimait suite à des réunions avec le président de la République et celui de l’Assemblée nationale constituante, des réunions pendant lesquelles elle a essayé de leur communiquer la gravité de la situation économique qui règne actuellement dans le pays, estime qu’il faut oser dire la vérité aux Tunisiens. « L’UTICA est une organisation patronale qui a toujours été loin des tractations politiques, mais il se trouve que ce politique nous bloque aujourd’hui. La situation de l’économie nationale est aujourd’hui catastrophique », lance-t-elle.
Mais, si tout le monde est d’avis que les dérives sécuritaires, l’invisibilité politique, l’incertitude qui règnent dans le pays et les conflits d’intérêts au sein de la sphère politique sont les raisons du mal, rien, selon Mme Bouchamaoui, n’est jusqu’à l’heure actuelle fait pour pallier les risques qui guettent l’économie nationale.
Et d’ajouter : « Depuis la fin de 2012, nous avons appelé à décréter l’état d’urgence économique, à tranquilliser les investisseurs nationaux et internationaux et à combattre le fléau de la contrebande, mais nos appels n’ont donné aucune suite et voilà que nous sommes aujourd’hui face à une économie qui agonise. Face à un citoyen, dans l’impossibilité de remplir son couffin à cause de l’envolée des prix; face à 800 mille chômeurs; face à des disparités régionales qui s’accentuent. Face à des entreprises qui ferment leurs portes. Face à des investisseurs étrangers qui partent. Face à des hôtels qui arrivent à peine à satisfaire 20% de leur capacité d’accueil. Face à des marchés submergés par des flots de produits provenant de la contrebande et du commerce parallèle; des produits qui menacent, non seulement la viabilité de notre économie, mais aussi notre santé. Face à des quantités énormes de drogues et d’armes qui transitent à travers nos frontières …».
Sur ce dernier point, Mme Bouchamaoui a dénoncé le laxisme des autorités devant les pratiques de contrebande et de blanchiment d’argent provenant des trafics illicites de divers produits et qui impliquent des réseaux complets.
Elle a également dénoncé la politique politicienne qui consiste à fermer les yeux sur toutes ces difficultés et la prise de conscience trop faible de la part des responsables politiques (gouvernement et opposition) et même des médias, de la tournure suicidaire que prend la situation économique.
« Donner une trêve à la politique, laisser nous travailler. Nous sommes aujourd’hui fatigués de cette interminable attente, de cette incertitude qui va en s’accentuant. Tous les indicateurs économiques sont au rouge. Une réalité que les politiques embourbés jusqu’au cou dans leurs conflits politiques et dans leurs calculs étroits sont incapables de voir », s’alarme la présidente de la centrale patronale.
Comment s’en sortir ?
La patronne des patrons pense qu’il faut tout d’abord faire prévaloir l’intérêt national. L’intérêt d’un pays millénaire qui ne supporte aujourd’hui pas ces conflits identitaires laïcs contre religieux… selon elle. La révolution tunisienne s’est faite pour le travail, pour l’emploi, pour la dignité, pour la justice sociale, pour un meilleur équilibre entre les régions. Mais rien de tout cela n’a été fait.
Il est temps, selon Mme Bouchamaoui, de revoir les approches et de changer ceux qui étaient aux commandes, mais qui n’ont pas su orienter la barque vers la bonne voie. « Il s’agit là de la position de l’Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, prise suite à une réunion de son Assemblée administrative, qui après une évaluation profonde de la situation, des dysfonctionnements et des blocages, et après avoir constaté l’inefficacité de l’équipe gouvernementale actuelle sur certains dossiers techniques et son inexpérience sur d’autres, a proposé la formation d’un gouvernement de compétences capable de diriger le pays loin des tractations politiques pour le reste de cette période transitoire qui doit être achevée le plus tôt possible », précise Mme Bouchamaoui.
Ce gouvernement de compétences doit se pencher sur les dossiers suspendus, dont celui des hommes d’affaires interdits de voyage devenu, toujours selon Mme Bouchamaoui, une carte électorale aux mains de certaines parties politiques. « Notre rôle c’est d’investir et non de financer », lance-t-elle. Une allusion à peine voilée aux tentatives de chantage qu’exercent certaines parties sur les hommes d’affaires.
Mme Bouchamaoui n’a pas épargné de ses critiques l’Assemblée nationale constituante qui est, selon elle, la source de plusieurs blocages sur plusieurs dossiers : déficit aigu de la caisse de compensation, code des investissements, PPP… A ce titre, l’Assemblée est appelée à adopter un agenda clair, court et précis pour achever la rédaction de la constitution, laquelle doit être revue et révisée par un comité d’experts indépendants et à accélérer l’adoption de certaines lois nécessaires au redémarrage de la machine économique.
L’UTICA appelle également à la révision des nominations à la tête de l’administration tunisienne qui ont été faites selon des calculs partisans et qui ont nettement compromis la performance de l’administration.
« Le temps nous est compté. Nous devons saisir cette dernière chance pour sauver le pays d’une situation chaotique, dans laquelle il sera incapable d’honorer ses moindres engagements », conclut-elle.

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