Pourquoi a-t-on « la haine » ? Réponse de la psychanalyse

La haine un mal difficilement définissable, logé dans le plus profond de nos êtres, par l’expression « j’ai la haine » celle-ci est généralisée, banalisée acceptée de tous. Ce sentiment endormit, mal contrôlé explose, et emporte celui qui le nourrit dans une spirale infernale, justifiant les actes les plus intolérables, suicide, violences, meurtres, assassinats, terrorisme… Comment peut-on l’expliquer sans pour autant l’excuser ? La haine à la lumière de la psychanalyse.
Au-delà de son aspect menaçant pour ceux qui la subissent et ses manifestations destructrices, la haine n’est autre que l’expression d’une impuissance. En effet, se sachant déjà perdant, le haineux refuse de se plier aux » règles du jeu », il s’en détourne pour ne pas avoir à être confronté à l’autre. Il use de tous les stratagèmes et se nourrit d’amalgames, religion, discours racial, nationalisme, lui servant d’armes suffisamment puissantes pour nier l’autre dans sa totalité, c’est là où l’expression « effacer une personne » prend tout son sens. L’acte de haine n’est alors qu’une mise en scène, dont la confrontation et le combat sont les acteurs, illustrant une volonté de pouvoir qui n’est autre que la compensation d’une impuissance ancrée dans l’archaïsme pulsionnel. Celui qui est en face est menaçant, impropre, car le reflet de cette incapacité à « toucher l’autre » .Ce désespoir sans issue possible s’entretient de lui-même, et cesse de lui faire violence que si cet autre est supprimé.
Pour Marie-Claude Delores : « Il est important de distinguer l’agressivité, qui est une pulsion de vie, de la haine, qui est une force de dépersonnalisation… La haine peut prendre les formes les plus socialisées ; elle refuse le nouveau, se tourne vers le passé, produit la répétition et dépersonnalise ». Refuser l’existence de l’autre, le déstructurer et le déstabiliser est le moteur de la haine, qui devient de ce fait une arme de perversion par excellence.
De même, le psychanalyste Pierre Delaunay affirme que « celui qui hait dénie toute existence à l’objet de sa haine ; au point de la supprimer si elle se manifeste moindrement. […] Il pétrifie l’autre en sorte qu’il n’existe que très peu et, si ce n’est pas suffisant, il le tue. De l’existence de l’autre, il n’en veut rien savoir. La presse est pleine de ces histoires d’enfants tués parce qu’ils manifestaient trop de vie. ».
Daniel Sibony fait le rapprochement avec la toxicomanie. En effet les toxicomanes sont portés par « l’ivresse solitaire, autosuffisante du flash ». De même pour les terroristes, accros du pouvoir, la jouissance est recherchée dans : » la griserie, le sentiment de toute-puissance conférée par le pouvoir de tuer qui on veut ». Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, la personne porteuse de haine ne fait que tomber dans son propre paradoxe car elle « reconnaît un objet dans le geste même où elle souhaite l’annuler ».
L’autre aspect que l’on peut attribuer à la haine est l’aveuglement de la certitude absolue. Daniel Sibony, cite un terroriste allemand, interrogé sur les motivations qui l’ont poussé à perpétrer un acte terroriste, qui dit : « Si je détruis des choses, c’est qu’elles méritent de l’être. La preuve, c’est que j’ai décidé de les détruire ». Selon le psychanalyste, il s’agit d’un discours qui tourne en rond et ne tolère pas la réplique ou le dialogue ». Dans sa certitude le haineux trouve son confort, en effet, n’étant plus contraint de s’imposer par la force des idées, il opte pour la facilité: assujettir l’autre, véhiculer ses idées par la violence, condamner ceux qui ne les partagent pas, sans appel.
Heitor de Macedo affirme : « La haine n’attrape pas la vérité, elle l’enserre à l’intérieur d’une pensée immobile où plus rien n’est transformable, où tout est pour toujours immuable : le haineux navigue dans un univers de certitudes ». Convaincu d’être dans son bon droit, il combat l’autre pour son salut et justifie de ce fait tous les actes de violence et d’intimidation qui peuvent en émaner. La violence, son arme, est de ce fait légitimée. Dans le même sens, le psychanalyste brésilien montre que « l’un des principaux leviers de la haine concerne la condamnation sans appel, comme une assignation d’identité. L’accusation qui annule l’autre sous-entend : je sais qui tu es ; je dis que tu ne vaux rien, tu ne vaux rien. » .Par la haine on dépossède l’autre de tout ce qu’il a et en usant de tous les moyens pour le désarmer, on s’assure de la victoire contre lui et paradoxalement pour lui…
Nourri d’un sentiment de haine envers l’autre, le terrorisme international que nous connaissons de nos jours est expliqué par Jean Baudrillard. Selon lui, il n’est autre qu’une réponse (inconsciente ?) au processus d’hyper-mondialisation. En effet, les individus subissent continuellement le diktat d’une société technocratique de plus en plus imposante. Celle-ci par un rationnel trop écrasant finit par uniformiser tout ce qui s’y trouve, amenant les particularités culturelles, ethniques et religieuses de chacun à disparaitre dans la masse. En réaction à ce phénomène, le terroriste cherchera » son équilibre » dans la radicalité. Par conséquent, le terrorisme peut traduire : « l’acte qui restitue une singularité irréductible au cœur d’un système d’échange généralisé ».
On est donc bien loin du schéma classique de la lutte du Bien contre le Mal. Ainsi à moindre échelle, l’intégriste religieux ou politique est celui qui, submergé par un monde nouveau ( tel que celui de la démocratie ou la laïcité ) ,qu’il ne connaît pas ou qu’il refuse de connaître ,et à défaut de moyens de défense « adaptés » dans cette lutte pulsionnelle, va user des moyens les plus exécrables pour retrouver sa singularité.
Alors faut-il emmener le haineux au bûcher, ou bien le considérer dans sa « vulnérabilité « ? Martin Luther King, Jr, a dit : « Les hommes se haïssent parce qu’ils ont peur les uns des autres, ils ont peur les uns des autres parce qu’ils ne se connaissent pas, ils ne se connaissent pas parce qu’ils sont souvent séparés », chose qui nous amène à rechercher cette force fédératrice qui nous empêcherait de nous disperser dans nos propres ressentis.
Baudelaire disait de manière très juste : «La haine est une liqueur précieuse, un poison plus cher que celui des Borgia ¬ car il est fait avec notre sang, notre santé, notre sommeil et les deux tiers de notre amour! Il faut en être avare!» La solution serait-elle, à défaut de l’anéantir ou même le combattre, d’en être consumé avec modération?

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