L’UGTT a les moyens de renverser la vapeur

Le communiqué de la Commission administrative de l’UGTT du 29 juillet 2013, appelant notamment à la constitution dans une semaine d’un gouvernement de compétences qui sera chargé d’expédier les affaires courantes, fera date dans la crise actuelle concernant le gouvernement Laarayedh. Il suffit d’interroger l’histoire du pays pour avoir en effet la preuve que la principale centrale syndicale tunisienne a toujours réussi à orienter, grâce à sa force de proposition et de mobilisation, les événements dans un sens comme dans un autre.
L’événement sans doute le plus important dans les développements survenus après le martyre de Mohamed Brahmi (25 juillet 2013) et des huit soldats assassinés par une horde d’obscurantistes (27 juillet 2013) est sans doute le communiqué de la Commission administrative de l’UGTT (Union Générale Tunisienne du Travail), réunie le 29 juillet dans la banlieue nord de Tunis, dans lequel cette dernière appelle notamment à la constitution, dans une semaine, d’un gouvernement de compétences qui sera chargé d’expédier les affaires courantes.
Beaucoup d’analystes y ont vu un engagement ferme de l’UGTT qui va sonner le glas du gouvernement Laarayedh. Il suffit d’interroger l’histoire du pays pour avoir en effet la preuve que la principale centrale syndicale tunisienne a toujours réussi à orienter, grâce à sa force de proposition et de mobilisation, les événements dans un sens comme dans un autre.
Une grande réussite dans la gestion de la résistance
Créée en 1944, l’UGTT va très vite intégrer « le combat national », comme le rappelle à juste titre Sadri Khiari dans son article « Reclassement et recompositions au sein de la bureaucratie syndicale depuis l’indépendance, la place de l’UGTT dans le système politique tunisien » (voir http://www.ceri-sciencespo.com/archive/dec00/khiari.pdf). Son chef, le martyr Farhat Hached, dirige la résistance contre le colonialisme français lorsque les chefs du Destour sont emprisonnés ou exilés. Il sera assassiné, en 1952, par les forces coloniales pour lui faire payer son militantisme et sa grande réussite dans la gestion la résistance.
En 1955, et alors que la Tunisie n’a obtenu que l’autonomie interne, l’UGTT a mis tout son poids dans la balance pour soutenir le président Habib Bourguiba. Et pour les élections de la Constituante de 1956, qui va ouvrir la voie à la Constitution de 1959, l’UGTT rejoint le Néo-Destour, avec d’autres organisations comme l’UTICA (Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat), au sein d’un « front national ».
Quoi de plus normal dans ces conditions, qu’en 1956, et à l’heure des choix à opérer pour la Tunisie indépendante, le VIe Congrès de l’UGTT (du 20 au 23 septembre) « charge la Commission administrative de travailler à la réalisation de la participation organique de l’UGTT à l’action du Néo-Destour sur la base d’un programme social et économique » (voir Mohsen Toumi, La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Paris : PUF.1989).
Les syndicalistes sont jetés en prison
Le programme économique mis en pratique par l’Etat tunisien dans les années soixante, celui de la nationalisation de l’économie, reprend les principaux credo du «Rapport économique» élaboré par le secrétaire général de la centrale syndicale d’alors : Ahmed Ben Salah. Il sera un des politiques qui impactera le plus et dirigera la politique économique des années soixante. Il présidera jusqu’à six ministères dont ceux vitaux de l’Economie, des Finances et du Plan.
Arrêtons-nous ici pour insister sur le fait que l’UGTT fournira nombre de cadres nationalistes qui bâtiront l’Etat tunisien et dont beaucoup constituent une réelle référence : Ahmed Ben Salah, mais aussi Mahmoud Messaâdi (le père de l’école tunisienne), Abdallah Farhat (qui a modernisé la Poste et les télécommunications), Ahmed Tlili, Habib Achour, Béchir Bellagha…
Les années soixante-dix réussiront malgré tout à mettre l’économie tunisienne sur la voie de la modernité. Et ce, grâce à la parfaite entente- du moins jusqu’à janvier 1987- entre deux hommes : Habib Achour, le secrétaire général de l’UGTT et Hédi Nouira, Premier ministre, dont on oublie souvent qu’il fut syndicaliste : il a dirigé, dans les années trente, la CGTT (Confédération Générale Tunisienne du Travail). Les deux hommes s’emploient à mettre en place « Le Pacte Social », dont la finalité principale est de veiller à ce que « la distribution des richesses se fasse avec le maximum de justice sociale ».
Cependant, les relations de l’UGTT avec le pouvoir en place n’ont pas toujours été au beau fixe. Le 26 janvier 1987, l’UGTT décrète une grève générale suite à laquelle des syndicalistes sont jetés en prison. Les relations ne se remettront pas aussi facilement depuis cet événement. En 2004, l’UGTT refuse d’intégrer la Chambre des Conseillers dans un geste de défiance. Et le véritable coup décisif au régime de Ben Ali aura été, sans doute, les manifestations et grèves organisées par l’UGTT, les derniers jours de ce régime. A commencer par le tournant constitué par la manifestation de la ville de Sfax, du 12 janvier 2011, qui a rassemblé près de 60 000 personnes et qui a donné la preuve qu’il n’était plus possible pour Ben Ali de rester au pouvoir : il quittera le pays deux jours plus tard, le 14 janvier 2011.
La lecture du communiqué de la Commission administrative de l’UGTT en dit long sur les griefs (dix au total) que fait la centrale syndicale au gouvernement à tous les niveaux politique, économique et social. Des griefs qui dressent un tableau noir de l’action gouvernementale. Et donne toute la mesure du fait qu’il sera difficile de mener un quelconque dialogue avec lui. L’UGTT n’a-t-elle pas décidé de suspendre les travaux du Dialogue national initié par elle ? Une décision assortie, le 1 er août 2013, d’un « ultimatum d’une semaine pour répondre à sa demande ». Et qui sera suivi de mesures- on le devine du reste- en cas de refus.

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