On ne sait pas encore quand ce gouvernement va partir. Ce  dont on est sûr, en revanche, c’est qu’il n’y aura pas de répit sur le front de l’inflation, que la hausse des prix demeure la plus grande préoccupation de la population et sa maîtrise le plus grand défi pour le pouvoir, quel qu’il soit. 

Ainsi, l’augmentation toute récente du prix de la boîte de tomate concentrée, après la hausse du prix du lait, de la pomme de terre, de la bière et du vin, des sodas, des journaux, des carburants, du tarif des transports, de l’électricité et du gaz, du  m3 d’eau, du logement, de la santé ; de tout quoi, constitue-t-elle un nouveau revers pour les islamistes pourtant réputés défenseurs de l’intérêt commun et du pouvoir d’achat des plus démunis.

Elément incontournable de nos préparations culinaires, marqueur organoleptique de nos pizzas, ingrédient obligatoire pour la préparation de nos sauces pour pâtes, la  purée de tomate nous rappelle que la crise est d’abord dans les cuisines. Elle nous ramène, à travers les vicissitudes qui l’accablent, aux éléments fondamentaux du quotidien : le panier dégarni de la ménagère, ce réceptacle de nos habitudes de consommation charriant avec nous nos craintes et nos espoirs, le seul à pouvoir conditionner les échecs et les réussites d’une politique en cours et à venir. Un révélateur qu’arrive difficilement à couvrir l’interminable brouhaha des politiciens. Ainsi, cette hausse inexorable des prix, que les islamistes  tiennent pour une fatalité, relève tout autant du politique que de l’économique et justifie qu’ils soient  tenus aujourd’hui pour responsables de la crise aigüe que traverse le pays et sommés de partir. On constate, depuis l’assassinat de Chokri Belaïd, l’existence d’un malaise qui va croissant et se généralise dans l’ensemble de la société, y compris parmi les électeurs des islamistes, qui suscite l’impression obsédante que « les choses ne peuvent pas continuer comme ça » et  préjuge de l’imminence d’événements graves.

La crise économique d’abord. On sait que l’économie tunisienne est défaillante. Les spécialistes le reconnaissent et les experts occidentaux viennent de le confirmer à travers la récente dégradation de la note souveraine de la Tunisie. Seuls les membres du gouvernement et du parti islamiste persistent dans le déni, selon un principe amplement éprouvé sous le régime précédent, consistant à affirmer que tout va bien jusqu’à l’arrivée du désastre. Le  gouvernement actuel serait d’ailleurs bien embêté, après près de deux années de pouvoir islamiste,  si on devait subitement l’interroger sur son bilan économique et lui demander de justifier ne serait-ce qu’une seule mesure, ou un seul accomplissement qui ait contribué à améliorer la croissance, relancer les investissements, diminuer l’inflation, atténuer le chômage, réduire le déficit, enrayer la hausse des prix, stabiliser la valeur du dinar, limiter l’endettement extérieur, etc.  Dans un contexte et une conjoncture où l’Etat est plus que jamais le garant et l’acteur de la redistribution des ressources économiques, parce que garant et acteur de la solidarité sociale, une gouvernance confrontée, comme c’est  encore le cas,  à une demande sociale de grande ampleur,  ne peut pas être en crise sans que la société entière en soit affectée.

Quant à la crise politique dont souffre le pays, elle provient du fait que gouvernement et ANC n’ont pas réussi à convaincre la population qu’ils sont  dignes de foi et exercent le pouvoir avec compétence en s’attachant à préserver véritablement l’intérêt national. Les islamistes devraient savoir, depuis le temps, qu’une fois que des doutes prennent corps dans ce domaine, le gouffre séparant gouvernants des gouvernés s’élargit, et il devient de plus en plus difficile au gouvernement de s’assurer la coopération du peuple par les promesses ou par la menace. Cette crise de confiance n’a pas grand-chose à voir non plus avec le  niveau d’intensité de la foi religieuse, car l’intégrisme islamiste- et ses mouvances radicales- n’a jamais fait beaucoup d’adeptes en Tunisie; il n’a bénéficié du soutien populaire que dans la mesure où il a pu s’identifier à l’opposition au régime déchu. Les dirigeants d’Ennahdha ont atteint leur objectif  en s’en prenant d’abord, dans la pure rhétorique des Frères musulmans, au moderniste, Tunisien à la piété douteuse, personnage créé artificiellement dans le but de se démarquer et se faire passer pour les vrais musulmans ; ceux qui  feront recouvrir au peuple son identité et son histoire arabe et musulmane, en oubliant que l’intégrisme est étranger à l’esprit tunisien et aux traditions historiques du pays ; c’est un mal propagé à l’adresse d’une clientèle économiquement vulnérable, politiquement primaire et culturellement déracinée.

Aujourd’hui, ils apprennent  à leurs dépens que la révolution démocratique qu’ils se sont effrontément attribuée, cette Deus ex machina censée résoudre toutes les difficultés comme par enchantement,  se caractérise par son aptitude à légitimer le changement, considéré comme un élément inséparable de la vie qui empêche que les petites crises issues de la vie quotidienne ne se transforment en cataclysmes, que les espoirs de progrès et de prospérité doivent reposer sur autre chose qu’une marche à contre-sens de l’histoire, ou servir de marchepied pour gouverner éternellement selon leur mémorable maxime : la démocratie, une voix, une fois.

Venus  avec le serment de nettoyer les écuries d’Augias laissées par le régime déchu, corruption, contrebande et népotisme, jadis localisés, ont gagné sous les islamistes l’ensemble du pays, et viennent s’ajouter aux prérogatives et privilèges exceptionnels accordés à leurs fidèles. La population en est venue à considérer la clique au pouvoir comme d’authentiques héritiers de l’époque Ben Ali se préoccupant exclusivement de satisfaire leurs convoitises et leurs besoins personnels, et qui en  sont  venus à considérer le pays comme un riche butin à partager. Un comportement qui déconsidère le gouvernement aux yeux du citoyen le plus apolitique, ôte aux islamistes tout droit moral d’inviter  le peuple à s’acquitter de ses devoirs civiques et alimente en revanche le cynisme et l’indifférence vis-à-vis des affaires publiques. Le problème auquel Ennahdha  doit actuellement faire face vient de ce que l’élite instruite, moderniste, ou laïque, n’est plus seule à douter de plus en plus de la légitimité du pouvoir ; l’ensemble de la population en est là également. Seul l’espoir de les voir partir l’aide désormais à vivre.

 

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