Asphyxie des commerces de la place du Bardo

La Place du Bardo vit depuis une semaine sur le rythme des deux sit-in antagonistes, bruyants et encombrants. Les commerces de la place semblent en souffrir. Reportage.
Onze heures du matin, une dizaine de jeunes hommes, les traits tirés par la fatigue, dorment sous les murs d’une agence bancaire sur des matelas de fortune à même le sol. Le sommeil des sit-inneurs du sit-in Errahil ne semble pas perturbé, ni par les mouches survolant quelques canettes vides de Coca Cola et les tracts jetés par terre, ni par la chaleur torride aoûtienne, ni par les pas des passants, ni même par les bavardages des dizaines de jeunes policiers surveillant les parages.
Une ligne de démarcation en barbelés
Nous sommes le 2 août 2013, à la place du Bardo. L’embuscade de Chamabi qui a provoqué la mort de huit soldats d’élite date de 5 jours. Et ça fait plus d’une semaine que le député de l’opposition Mohamed Brahmi a été assassiné. Attentat à la suite duquel, plus de 70 autres députés se sont retirés de l’ANC pour camper en dehors de l’ancien palais beylical, protestant contre cet assassinat politique et réclamant par conséquent le départ du gouvernement et la dissolution de l’ANC. Depuis, des milliers de personnes occupent les lieux tous les jours et tous les soirs. De part et d’autre, séparés par des barbelés dressés par les forces de l’ordre, deux foules antagonistes se défient sur un rythme toujours exacerbé : celle qui soutient les députés protestataires, et celle qui soutient la « légitimité » du parti du mouvement Ennahdha, la « légitimité » du gouvernement, la « légitimité » de l’ANC, voire la « légitimité » de Mohamed Morsi, du président égyptien destitué des Frères musulmans.
Des chiffres en berne
Nous sommes aussi le 24 Ramadan, à une semaine de la fête de l’Aïd El Fitr. En cette période de l’année, la boutique des chaussures se trouvant à quelques mètres des sit-inneurs endormis aurait été pleine de clients ; des papas et des mamans accompagnant leurs enfants pour choisir la paire idéale de la fête. Aïcha, la jeune vendeuse aurait été dépassée par le flux de sa clientèle et ses journées estivales auraient été raccourcies par tant de labeur et d’occupation.
Au lieu de cette scène d’un commerce prospère et florissant, une ambiance beaucoup moins gaie règne dans la boutique. « Nous sommes les plus affectés par le sit-in », confie Aïcha. Egrenant ses plaintes, elle ajoute : « Du bruit, beaucoup de monde, des saletés. Nous nettoyons tous les jours. Nous avons sollicité l’aide du Chef du district de la police, mais il a dit qu’il n’y pouvait rien ».
Son collègue Abdelhamid la seconde pour rapporter d’autres faits : «Depuis une semaine, le nombre de nos clients a dégringolé. Nous travaillons à 30% de notre capacité ». Tout en continuant ses calculs, il explique : « Ce pourcentage signifie que si je vends un article de 10 dinars, sa valeur effective sera uniquement 3 dinars. »
Se désolant de ces chiffres en berne, les deux employés de la boutique craignent une aggravation de la situation, si jamais le sit-in devait perdurer : encore moins de clients, plus de pertes, des difficultés à honorer les engagements avec les fournisseurs et, au pire des cas, une suspension de l’activité. « Un arrêt donc de notre unique gagne-pain ! » s’alarment-ils, rapportant une situation pareille chez tous leurs voisins : la pharmacie, le vendeur des meubles, le taxiphone, ou encore le photographe.
« Que les sit-inneurs aillent s’installer ailleurs »
Non loin de la boutique de chaussures, tout en face de la ligne de démarcation séparant les deux camps rivaux, quelques voitures font le plein d’essence à la station-service Total. Pas de files de véhicules devant les distributeurs d’hydrocarbures, pas une voiture pour gonfler les roues et la station est presque vide. « Notre activité est asphyxiée, depuis qu’on a fermé la route, estime Ayoub, le responsable de la structure. Nous avons perdu plus de la moitié de nos clients !». Sur un ton amer, il confie, le regard brouillé par l’inquiétude : « Si ça continue ainsi, très bientôt, dans deux jours ou trois, je ne serai même plus capable de payer les 14 employés de la station-service.»
Au-delà de son indignation, le jeune homme semble emporté par l’incompréhension et l’absurdité des événements qui ont mis en détresse son travail. « Mais il y a des gens que la politique n’importe que très peu. Des gens qui veulent travailler, nourrir leurs familles et rentrer le soir paisiblement dans leurs foyers ! ». « Qu’on laisse ces gens vivre en paix, renchérit-il. Et que les sit-inneurs aillent s’installer ailleurs. »

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here