Pr. Hédi Timoumi : L’opposition commence l’apprentissage de la démocratie et ses faiblesses sont faciles à réparer

Le Professeur Hédi Timoumi, universitaire, historien, auteur de douze ouvrages sur l’histoire récente de la Tunisie et du Monde Arabe et co-auteur avec le poète palestinien Mahmoud Darwich et le penseur marxiste égyptien Samir Amin, ne mâche pas ses mots, même si ses déclarations semblent déplaire aux militants de l’avant et de l’après 14 janvier 2011.
« Ce qui s’est passé le 14 janvier 2011 en Tunisie est une insurrection à caractère révolutionnaire et non une révolution ». Ceci n’est pas une diminution de l’apport de cette « révolution », mais c’est le regard critique et expérimenté de l’historien qui analyse les faits historiques à la loupe de l’Histoire, ô combien prodigue de leçons. A travers cette interview à bâtons rompus, l’historien Hédi Timoumi analyse la crise actuelle de la Tunisie, remets en question le terme « révolution tunisienne », critique l’opposition, dévoile ses défauts et revient sur l’échec de l’Assemblée nationale constituante (Anc).
L’Economiste Maghrébin : Dès les premiers jours de la révolution du 14 janvier 2011, vous aviez écrit qu’elle n’était qu’une insurrection à caractère révolutionnaire et non une révolution. Quels sont vos arguments ?
Hédi Timoumi : Les concepts- est-il besoin de le souligner- ont des sens rigoureux qu’il ne faut pas détourner. Il y révolution quand le pouvoir politique (je dis bien politique) passe d’une classe sociale (au sens marxiste du terme) à une autre classe avec toutes les transformations radicales qui s’en suivent. Une révolution peut avoir lieu sans la moindre effusion de sang. C’est le cas de la révolution bourgeoise anglaise du XVIIème siècle. Une insurrection peut être très bruyante et très sanglante sans pour autant être une révolution.
Ce qui s’est passé le 14 janvier 2011 en Tunisie est une insurrection à caractère révolutionnaire et non une révolution. Les couches moyennes citadines ont fait chuter Ben Ali, mais ces couches n’ont pas accédé au pouvoir. Ce pouvoir est resté toujours aux mains de l’ancienne bourgeoisie, même si ce sont des gens issus de ces couches moyennes qui exercent le pouvoir. Il y a une différence entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui sont derrière ce pouvoir et tirent toutes les ficelles. D’autre part, comment parler de révolution quand on sait que c’est le parti Ennahdha qui a accédé au pouvoir le 23 octobre 2011 : un parti religieux, c’est-à-dire un parti de droite qui a entrainé le pays dans une faillite totale sans précédent. Un autre argument : lisez les programmes de tous les partis en Tunisie aujourd’hui : y a-t-il une remise en cause du pouvoir de la bourgeoisie ? Y a-t-il une remise en cause du système capitaliste ? Y a-t-il une remise en cause de la répartition de la propriété foncière (une tentative très timide a eu lieu à Sidi El Hani : le tollé a été général et la page vite tournée) ? Y a-t-il une remise en cause du rôle des grandes puissances en Tunisie ?
Comment analysez-vous la crise politique actuelle en Tunisie ?
Je pense sincèrement que l’intérêt supérieur de la Nation nous impose de respecter la légalité, mais observer cette position ne veut nullement dire appuyer Ennahdha dans la faillite politique est totale. Je rappelle que les Tunisiens sont connus pour être des légalistes. Ils ont des traditions solides en la matière. Le mouvement national tunisien n’a-t-il pas gagné contre la France colonialiste en s’attachant mordicus à la légalité (le respect des clauses du traité du Bardo de 1881, l’attachement à la constitution de 1861 etc. ). Bourguiba n’a-t-il pas prôné le respect de la légalité internationale pour la résolution de l’épineuse question palestinienne, même s’il considère le partage de la Palestine comme l’injustice du XXème siècle ?
Je pense qu’à part la question de la légalité, tout le reste est discutable : la révision de la constitution dans sa mouture actuelle, la formation d’un nouveau gouvernement, l’annulation des nominations aux postes clefs de l’administration, la récupération des mosquées occupées par les salafistes, la révision de la politique étrangère, la dissolution des comités de défense de la révolution, la cessation de la réislamisation- version Ennahdha- de la société tunisienne, la nécessité d’une position claire et sans la moindre ambiguïté de la part d’Ennahdha à l’égard des groupes extrémistes religieux.
Et le terrorisme qui s’est installé dans le pays ?
Jusqu’à nos jours, on n’a pas d’éléments sûrs qui permettent d’identifier les tueurs et des commanditaires des meurtres perpétrés à l’encontre des militaires et des hommes politiques.
Lors du vent de fronde populaire aux lendemains des assassinats lâches et ignobles de feu Belaïd et de feu Brahmi et de l’abracadabrant feuilleton sanguinaire du Châambi, les manifestations populaires ont pointé du doigt le parti Ennahdha. Elles l’accusent d’être le responsable de ces assassinats. Les arguments répétés à satiété pour étayer cette accusation sont multiples : pourquoi est-ce que les balles des tueurs n’ont fauché que les chefs de l’opposition mais jamais un nahdhaoui ? N’y a-t-il pas une internationale islamiste qui planifie stratégies et tactiques pour mettre à genoux le monde arabo-islamique ? Et le laxisme d’Ennahdha à l’égard des méfaits des extrémistes religieux : n’a-t-on pas vu des salafistes extrémistes intégrer la fonction publique ? Ennahdha n’a-t-elle pas fermé les yeux sur l’occupation manu-militari de centaines de mosquées par des imams salafistes qui prêchent jour et nuit la violence contre l’opposition ?
L’argument d’Ennahdha qui défend sa politique complaisante à l’égard des salafistes par sa volonté de les amadouer et de les intégrer dans le paysage politique, n’a-t-il pas été démenti par les faits depuis plus de deux ans ? Qui plus est : Ennahdha n’a-elle pas intérêt à ce que les extrémistes religieux terrorisent les Tunisiens pour que ces derniers en viennent à considérer Ennahdha comme un ange politique à qui il faut se cramponner ? D’autres voix soutiennent que le laxisme d’Ennahdha à l’égard des salafistes est dû à des raisons électoralistes. D’autres voient dans ce laxisme un clin d’œil aux Saoudiens qui sont les protecteurs des salafistes wahabites tunisiens et qui sont parmi les grands bailleurs de fonds d’Ennahdha. D’autre part, l’Algérie qui a payé un lourd tribut à l’islamisme (200000 morts et 800000 blessés) ne porte pas dans son cœur le parti Ennahdha, c’est pourquoi elle ne coopère qu’au compte-gouttes avec les Tunisiens en matière de lutte contre le terrorisme, or il est presque impossible d’extirper ce terrorisme sans l’aide sincère et massive de l’Algérie plus rôdée que la Tunisie en matière de lutte contre les salafistes djihadistes.
Nous n’avons garde aussi d’oublier que les grandes puissances ont à l’égard de la Tunisie une double politique : que l’économie tunisienne soit bien amarrée à la mondialisation et que les Tunisiens restent sous-développés et ne s’occupent pas des vrais problèmes, qui sont l’économie, la science et la technologie, l’environnement…; mais gaspillent leurs énergies à se chamailler à propos de choses très secondaires telles que le voile, le niqab, le jihad sexuel, le mariage de la fille de 13 ans, la forme de la barbe du vrai musulman etc.
Et cette économie au bord de l’asphyxie, comment en est-on arrivé là ?
Dès le 14 janvier 2011, le politique est devenu le facteur dominant et omniprésent dans la vie des Tunisiens. L’économie a subi terriblement le contrecoup de la situation politique désastreuse et de la sécurité chancelante. D’autre part, la culture économique de la majorité écrasante de nos politiciens laisse à désirer : quelques semaines après le 14 janvier 2011, deux ténors de l’opposition actuelle sur un plateau de France 24, n’ont pu éclairer le speaker sur le montant du budget tunisien. Ahurissant ! Dans les médias, on discute de tout sauf de l’économie et quand une discussion s’engage sur l’économie, on débite des généralités et des professions de foi : genre, il faut investir dans les régions marginalisées de la Tunisie profonde comme si c’était une chose facile, alors que l’on sait que la logique de la mondialisation impose d’investir dans la seule région propice à savoir la Tunisie côtière. Pour investir dans la Tunisie de l’intérieur, il faut une volonté politique, or cette volonté politique n’est pas facile à mobiliser car les investissements dans ces régions déshéritées et mal pourvues en infrastructures, ne donnent leurs fruits que sur le long terme, et cette donnée n’arrange pas les partis politiques qui recherchent la rentabilité à court terme capable de leur faire gagner le maximum de suffrages aux élections. D’autre part, les islamistes n’ont aucun programme économique à part une phraséologie tarabiscotée sur une fantomatique économie islamique. Le peuple est découragé par la minceur de leur bilan économique. D’ailleurs, la lassitude, le désenchantement et même la désaffection se sont installés même dans les rangs de leurs partisans les plus enthousiastes.
L’ANC de 1956 en Tunisie a réussi, celle de 2011 a échoué : une explication?
Il importe d’avoir en vue que l’ANC du 25 Mars 1956 était très homogène : il y avait une seule sensibilité politique, celle libérale moderniste du Néo-Destour. En plus, Bourguiba avait une immense popularité et jouissait d’une admiration sans mélange. Quand il intervenait pour trancher un différend entre les députés, tout le monde acquiesçait sans la moindre réserve. Il jouissait d’un grand charisme.
En 2011, la situation est aux antipodes de celle de 1956. D’abord, on a imposé à l’ANC d’accomplir deux missions : élaborer une constitution d’un côté et contrôler l’action du gouvernement et légiférer d’un autre. C’est une tâche très lourde. D’autre part, il y a à peu près 170 partis. Quelques-uns seulement sont représentés au sein de l’ANC dans laquelle il y a deux grands pôles idéologiques : le pôle des islamistes qui ambitionnent d’élaborer une constitution avec des références religieuses et celui des députés de gauche et du centre aux sensibilités multiples (du marxisme pur et dur jusqu’à l’ultra-libéralisme), mais qui sont pour un Etat civil tout court. Le fossé entre les deux est énorme, les discussions sont âpres et traînent en longueur et il n’y a aucune personnalité charismatique pour intervenir au moment difficile. Ennahdha, parti majoritaire, a pu imposer dans le projet de la constitution deux anomalies : des formules religieuses laconiques et très ambiguës et des réserves concernant certains droits fondamentaux de l’homme. Le rapport des forces leur étant favorable et c’est le blocage actuel. Après un an et neuf mois d’attente, rien ne prouve que nos vénérables et vénérés députés voient le bout du tunnel. La déception populaire a remplacé l’euphorie des premiers jours.
Pour sortir de la crise, il faut se fixer une date proche pour finir la constitution et se faire aider par des experts en la matière pour expurger le brouillon actuel de la constitution de toutes les formules litigieuses qui sont de véritables futures bombes à retardement.
Comment voyez-vous l’avenir du mouvement islamiste en Tunisie ?
On peut m’accuser de répéter des banalités triviales et surannées, mais malheureusement ce sont exactement ces banalités qui échappent à beaucoup d’observateurs politiques en Tunisie. L’air du temps dans le monde actuel n’est plus l’état religieux. L’Occident a dépassé depuis des siècles ce genre d’entités politiques qui portent tous les malheurs comme la nuée appporte l’orage. L’Occident en a fait l’expérience très amère. Mais voilà que le hasard de l’histoire nous impose à nous en ce début du XXIème siècle un état religieux. Je suis persuadé que le dépérissement des mouvements islamistes- malgré toutes leurs bonnes intentions- n’est qu’une question de temps. Les Tunisiens ont mis à l’épreuve Ennahdha depuis bientôt deux ans et se sont rendus compte qu’il y a un hiatus profond entre leur discours romantico-politique d’avant le 23 octobre et leurs pratiques réelles quand ils ont pris les commandes de l’Etat : l’absence de programmes clairs, l’incompétence, la mise en coupe réglée du pays etc. Le résultat est catastrophique. Le pays est exsangue, l’économie est à genoux. Jamais d’aussi loin qu’on se souvienne, le peuple tunisien n’a vu de ministres aussi incompétents. Certains ont donné une image grand-guignolesque de la Tunisie à l’étranger. D’autre part, la réislamisation de la Tunisie- version Ennahdha- ne peut qu’échouer lamentablement. L’Islam des Tunisiens est très modéré et très flexible, donc apte à digérer facilement tous les acquis de la civilisation universelle actuelle. Les Tunisiens sont écœurés de cette barbarie de l’âge de la pierre taillée qui commence à s’installer chez eux : l’égorgement par des extrémistes religieux de certains Tunisiens et la mutilation horrible de leurs corps. L’Islam wahabbite rétrograde qui commence à recruter à coups de pétro-dollars parmi les couches tunisiennes déshéritées et très peu scolarisées est un islam incompatible avec la personnalité de base des Tunisiens. C’est une parenthèse malheureuse et sinistre qui sera vite refermée. La proximité de l’Europe, la marche enthousiaste et spontanée des Tunisiens vers la modernité depuis le XIXème siècle, une classe moyenne nombreuse et très jalouse de son bien-être et de son mode de vie, l’amour de la vie chez les Tunisiens, la beauté de notre pays : tous ces éléments constituent un rempart solide contre tous les obscurantistes et les enragés qu’ils soient religieux ou non-religieux. D’ailleurs, les Américains qui sont le gendarme du monde et le pays le plus puissant commencent à réviser leur appui aux islamistes : leur position récente à l’égard de ce qui vient de se passer en Egypte le prouve. Les islamistes tunisiens n’ont pas commis les erreurs épouvantables de leurs homologues en Egypte. C’est pourquoi l’Occident continue à les regarder avec un peu plus de sympathie. C’est pour eux un petit laboratoire. Je pense que si Ennahdha veut avoir de l’avenir dans ce pays, il doit se transformer de parti religieux en parti à sensibilité religieuse, séparant radicalement le religieux et la politique comme c’est le cas des partis de la démocratie chrétienne en Europe. Mais, il y a peu de chances que cette révolution interne puisse avoir lieu au sein d’Ennahdha : les dogmes ont la vie très dure, les intérêts aussi.
Et l’opposition dans tout cela ?
L’opposition tunisienne commence l’apprentissage de la démocratie. Malgré tous les sacrifices qu’elle a consentis et qu’elle consent toujours, elle souffre de quelques faiblesses qu’il est facile de réparer :
– L’éparpillement : à peu près 150 partis dont certains se réduisent à un petit chef et à quelques membres de sa famille. Cet éparpillement fait que l’opposition n’arrive pas à s’opposer à l’islamisme en rangs compacts : elle l’a prouvée malheureusement à deux reprises aux lendemains du 23 octobre 2012 et de l’assassinat de Chokri Belaïd. Avec l’assassinat de Brahmi, elle commence à faire mieux;
– La difficulté de mener des politiques frontistes;
– Des programmes politiques trop vagues pour être crédibles;
– Le syndrome du Zaïm qui ronge beaucoup de ténors de cette opposition qui croient que le peuple tunisien leur doit une dette parce qu’ils ont séjourné quelque temps en prison à l’époque de Ben Ali, or on peut être un grand militant et un piètre politicien et le contraire est vrai. Béji Caied Essebsi n’est pas un grand militant mais c’est un politicien fourbe et capable de créer l’événement et de prévoir les évolutions ultérieures. Les Tunisiens doivent se libérer de cette mentalité, à savoir le pouvoir à celui qui séjourne le plus en prison. Regardez les Anglais : Churchill leur a fait gagner la deuxième guerre mondiale et ce n’est pas peu et pourtant, ils ne lui ont pas accordé leurs suffrages lors de la première élection au sortir de la guerre. Leur argument est que Churchill est auréolé de beaucoup de prestige, qu’il n’est pas facile de le critiquer et qu’il vaut mieux traiter avec un inconnu sans passé glorieux. Une retraite dorée et bien méritée a été accordée au grand Churchill et il s’est retiré de la politique. C’est la sagesse d’un grand peuple;
– L’absence de jeunes au sein des directions des grands partis;
– L’ambition démesurée de certains chefs. L’ambition est légitime mais quand elle devient dévorante, elle devient dangereuse;
– Le goût exagéré des discussions politiques, l’amour des grands discours, la prédilection pour l’emphase et le verbe en folie. Les Tunisiens sont excédés. « A force de consommer du miel, il finit par devenir amer », dit le proverbe tunisien.

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