L’Égypte après la destitution du président Morsi

Interviewé par l’Économiste maghrébin au sujet de la situation en Égypte, Moez Labidi,  Professeur de finance internationale, directeur de recherche à l’EAS (Economie Appliquée et Simulation) a fait une comparaison entre les situations dans les deux pays, la Tunisie et l’Égypte. (Lire l’intégralité de l’interview sur la version papier du magazine actuellement dans les kiosques).

Sur quels points la situation de l’Egypte est comparable à celle de la Tunisie ?

Il y a plusieurs similitudes entre l’Egypte et la Tunisie. Deux pays gouvernés par des islamistes. Deux révolutions : justifiées par leurs causes (déficit de gouvernance politique et économique, restrictions des libertés politiques, montée des inégalités sociales et régionales), mais décevantes au niveau des résultats (dégradation des indicateurs économiques nourrissant les forces nostalgiques de l’ancien régime).

Mais il y a aussi des éléments de divergence entre les deux pays. La coalition au pouvoir en Egypte est de couleur islamiste, alors qu’en Tunisie, elle intègre de petites formations laïques. Une centrale syndicale très puissante et très active sur la scène politique, en Tunisie, et un syndicalisme absent à l’échelle nationale, mais tout en demeurant  actif dans certains secteurs, en Egypte. Une forte dépendance à l’égard de la zone euro pour la Tunisie, avec 80 % des échanges commerciaux, contre 42 % pour l’Egypte. Un taux de pauvreté dépassant à peine les 15 % pour la Tunisie, contre près de 40 % pour l’Egypte. Des réformes très avancées dans le secteur financier égyptien, alors que l’hésitation et le retard dans les réformes caractérisent la Tunisie. L’Egypte  a achevé sa première phase de restructuration du secteur entre 2004 et 2008. Elle a réussi les opérations de recapitalisation de ses banques et elle est parvenue à ramener leur nombre de 62 à 39 entre 1998 et 2011.

Quel bilan dressez-vous de l’économie égyptienne, un an après l’arrivée des islamistes au pouvoir ? 

La croissance égyptienne est en net ralentissement. 5 % par an en moyenne durant la décennie qui a précédé la révolution du 25 janvier, contre 2,2 % fin 2012 et  2 % en 2013, selon les prévisions du FMI. Malgré la flambée des prix concernant Tunis, le taux d’inflation en Egypte demeure plus élevé, pour le mois de juin, 8,56% contre 6,4 % en Tunisie. Les négociations avec le FMI ont abouti à un accord en Tunisie, alors que pour l’Egypte, les négociations sur le prêt de 4,8 milliards de dollars piétinent encore, traduisant les difficultés des autorités à engager les réformes budgétaires incontournables.

Les deux pays s’enfoncent, à un rythme différent, dans la catégorie Speculative grade. Chez Standard & Poor’s, en mai dernier, l’Egypte  a atterri dans le grade CCC (avec CCC+) s’approchant davantage de la Grèce, contre seulement BB- pour la Tunisie. Chez Moody’s,  l’Egypte est classée Caa1, contre Ba2 pour la Tunisie. Et chez Fitch, l’Egypte enregistre B- contre BB+ pour la Tunisie.

Un déficit budgétaire dépassant les 11 % du PIB en Egypte, selon les estimations du FMI pour l’année fiscale en cours (qui se termine en juin), contre près de 7 % en 2013 pour la Tunisie.

Une dette extérieure égyptienne qui augmente de 11 milliards de dollars, dépassant aujourd’hui les 45,5 milliards de dollars. Et une dette interne qui s’élève à 1516 MDS de livres, soit un dérapage après la révolution estimé à 278 MDS de livres.

La livre égyptienne peut-elle encore résister à la dégradation de la situation économique ? Comment peut-on expliquer la baisse des tensions sur le marché de change observée après l’éviction de Morsi ?

L’arrivée de Morsi a accentué le fleurissement du marché noir des devises. L’écart s’est creusé entre  le cours officiel et le cours du marché parallèle. Cette situation a duré plusieurs mois.

Les autorités monétaires ont perdu près de 32 milliards de dollars dans des opérations de défense de la livre égyptienne. Du coup, les réserves ont été ramenées à 15,5 milliards de dollars, et ceci malgré le soutien de certains pays amis (le Qatar et la Turquie).

L’avalanche des fonds en provenance des pays du Golfe ne pourrait que renforcer le stock de réserves, contrer la pénurie de dollars et freiner les pressions baissières sur la livre. Bien évidemment, à condition que le climat politique ne dégénère pas davantage.

En effet, la semaine dernière, des signes rassurants ont marqué le marché de change. Pour la première fois depuis des mois, l’écart se rétrécit entre le marché noir et le marché officiel. Seulement 9 centimes de différence. Jeudi dernier, sur le marché noir, l’USD/EGP se négociait à 7.12/7.16 et sur le marché officiel, il cotait 7.00/7.03. Ceci n’a pas empêché la montée des écarts à la veille de chaque grande manifestation.

Bref, une monnaie qui restera sous pression, tant que l’équation politique n’est pas résolue.

Que traduit cette avalanche de capitaux originaires des pays du Golfe à destination de l’Egypte ?

Effectivement, avec la destitution de Morsi, l’argent du Golfe coule à flot dans le système financier égyptien. 12 milliards de dollars ont été versés d’un coup. L’Arabie Saoudite a injecté 5 MDS de dollars, le Koweït 4 milliards et les Emirats 3 MDS.

Politiquement, ces flux massifs traduisent le soutien des pays du Golfe pour la destitution de Morsi. C’est surtout pour préserver leurs monarchies du risque de contagion du « printemps arabe » que ces pays justifient leurs interventions financières musclées. Une région très propice à l’émergence de l’islamisme politique.

Économiquement, c’est plutôt le tarissement des sources de financement externe (chute des IDE et des recettes touristiques), amplifié par le retard dans les négociations avec le FMI et surtout par la dégradation de son rating financier (CCC+ chez Standard & Poor’s), qui justifient la « demande » égyptienne.

Les analystes estiment que si l’Egypte émet aujourd’hui des obligations sur trois ans en dollars sur le marché international, elle devrait offrir un rendement proche de 7,25 %.  Le spread souverain de l’Egypte s’élargit comme le montre la cotation des obligations émises en avril 2010. Les titres de 10 ans, « pricés » à 5,75 % à l’époque, se négocient aujourd’hui à 8,4 %. Et les titres de 30 ans tutoient aujourd’hui la barre de 9 %, alors qu’ils ont été « pricés » à 6.95 %, en avril 2010.

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