Est-il possible de maîtriser l’inflation en Tunisie ?

Une étude élaborée conjointement par l’Institut arabe des chefs d’entreprise et le Centre de veille et d’intelligence économique sur le thème « l’inflation réelle, l’inflation perçue : où est le biais ? », a essayé de dévoiler les causes « probables » de l’inflation en Tunisie, afin d’identifier les meilleures solutions possibles pour la maîtriser.

Les chiffres officiels publiés révèlent un taux d’inflation dépassant 6 % début 2013, ce taux a été calculé sur la base d’un panier de biens de consommation, majoritairement composé de produits subventionnés dont les prix n’évoluent pas d’une année à une autre. La hausse du taux d’inflation observée résulte, principalement, d’une augmentation des prix de la catégorie « alimentation et boissons », fortement pondérée, dont le taux dépasse 8%. Ce taux est dû essentiellement à la hausse des prix des viandes de 13.3%, des huiles alimentaires de 12.7%, des légumes de 11.2%, des fruits de 11.2%, du lait et dérivés et œufs de 9.3% et des boisons de 5.5%. Les groupes transport et logement, représentant successivement 11.329 % et 14.0365 du panier du consommateur, expliquent en partie l’évolution du niveau général des prix, suite aux augmentations de 5.5 % des prix du carburant et 4 % des prix du logement et de l’électricité.

Les causes « probables » de l’inflation en Tunisie

Selon cette étude, la hausse du taux d’inflation s’explique par la multiplication des réseaux de contrebande, le déséquilibre entre l’offre et la demande, l’’inexistence de contrôle économique et par l’inflation importée.

  • Coût de production : Selon la note conjoncturelle de l’INS publiée en avril 2013, la tendance des prix à la production a connu en mars 2013 un décrochage par rapport à la tendance des prix à l’importation ; ce décrochage est le résultat de l’augmentation des coûts de production fin 2012 (dépenses d’énergie, salaires…). Les entreprises tunisiennes ont dès lors mécaniquement répercuté cette hausse des coûts de production sur le prix de vente de nombreux produits.
  • Facteur monétaire : La dépréciation du dinar vis?à?vis du dollar et de l’euro – le seuil symbolique des deux dinars pour un euro a été atteint voila déjà une année, et le taux de change du dinar par rapport au dollar se retrouve à son plus fort niveau historique, s’élevant à 1,6 dinar pour un dollar ? a généré mécaniquement de l’inflation qui s’est accélérée suite à la baisse de nos réserves de change. De plus, cette dépréciation du taux de change affecte fortement la facture énergétique et alimentaire qui risque de peser sur le budget de l’Etat (directement par les dépenses de fonctionnement et indirectement au travers de la Caisse compensation).
  • La contrebande : La contrebande et l’exportation illégale à la frontière tuniso?libyenne ont entraîné des pénuries de plusieurs produits alimentaires de base. Bien qu’on assiste à un retour au calme en Libye, certains Tunisiens sont enclins à vendre des produits aux Libyens à des prix supérieurs au marché, tirant les prix vers le haut au niveau national. Ces exportations illégales, pour la plupart des produits subventionnés, ont toujours été évoquées comme moteur potentiel de l’inflation depuis 2012.
  • L’inflation importée : Cette inflation est causée principalement par la hausse des prix des biens importés qui se répercute assez souvent sur les prix intérieurs. Si un bien importé joue un rôle fondamental dans la production locale, la hausse de son prix peut avoir un impact inflationniste. De même la dépréciation de la monnaie fait augmenter le prix des biens importés.

Vers une régulation effective de l’inflation en Tunisie

Les auteurs de l’étude rappellent que concrètement, en Tunisie, plusieurs mesures de régulation ont été mises en place :

– L’augmentation de la production des produits agricoles sensibles et la garantie de l’approvisionnement du marché à travers la production nationale et l’importation de produits étrangers si cela est nécessaire;

– La mise en place d’un programme de formation de stocks d’ajustement au titre de l’année 2013 pour des produits comme les pommes de terre, le lait, les viandes rouges et blanches;

– L’importation de 9.000 têtes de vaches fécondes et la mise en place d’un programme d’encouragement pour les éleveurs;

– Le renforcement des réseaux d’espace de vente « du consommateur au producteur »;

– Une meilleure orientation des subventions de consommation au bénéfice des familles, en proposant des emballages spéciaux pour certains produits comme le lait, le sucre, l’huile de soja, les tomates concentrées et les bouteilles de gaz.

– La fixation de prix plafond de certains produits de consommation (légumes, fruits, viandes, produits ménagers, produits agroalimentaires) ;

– Le déplafonnement du taux de rémunération des dépôts à terme ;

– Le relèvement du taux minimum de rémunération de l’épargne ;

– La revue des mesures prises en octobre 2012 portant sur la rationalisation des crédits à la consommation (la réduction du taux de la réserve obligatoire).

Toutefois, malgré ces mesures, la perception de l’inflation est une vérité et la poursuite des tensions inflationnistes mesurées par l’IPC reste probable pour les prochains mois. Il semble que le problème n’est pas un problème de régulation et de ciblage mais plutôt un problème de mesure : l’IPC semble ne pas refléter la réalité et l’inflation.

Leçons et recommandations

Ces facteurs cités ci-dessus, liés en grande partie aux événements qui ont secoué le pays ne permettent pas de confirmer ou d’infirmer si cette inflation observée est durable et persistante. L’inflation a un impact non seulement sur le panier de la ménagère, mais aussi sur l’entreprise: Elle affaiblit les entreprises en leur donnant l’illusion de réaliser des profits, elle fausse l’estimation de leur valeur patrimoniale et elle nourrit l’instabilité sociale.

Les auteurs de l’étude estiment qu’afin de cerner et cibler l’inflation, il est souhaitable de prendre en considération la composition de l’IPC et les changements comportementaux des consommateurs.

Les limites de l’IPC : L’indice des prix à la consommation mesure l’évolution du niveau moyen des prix des biens et services consommés par les ménages, pondérés par leur part dans la consommation moyenne des ménages. Comme indicateur de mesure de l’inflation, l’IPC présente les limites suivantes :

  • C’est un instrument qui se fonde sur le panier du consommateur moyen. En faisant fréquemment des achats, le consommateur tunisien a une bonne connaissance des prix et s’aperçoit rapidement de l’augmentation du coût de la vie. Son passage hebdomadaire ou quasi quotidien au marché lui permet de ressentir directement et immédiatement la hausse des prix des denrées alimentaires, une hausse qui n’apparaît pas clairement dans l’IPC. Il s’ensuit qu’alors que l’inflation porte sur les produits et services utilisés quotidiennement ou fréquemment par le consommateur, tels que la nourriture, le tabac, l’éducation, celui?ci perçoit de façon très nette leur impact bien qu’ils soient faiblement visibles au sein de l’indicateur agrégé.
  • La construction de l’IPC ne prend pas en considération l’évolution de la qualité des biens, le changement des goûts des consommateurs ou les fluctuations du cours de change.
  • L’apparition d’un nouveau produit ou service ou d’une nouveauté dans un ancien produit (innovation) n’apparaît pas dans l’indice.
  • Le changement dans la répartition inter temporelle des achats des consommateurs n’est pas pris en considération par l’IPC : la hausse du prix relatif peut conduire à un report de la consommation présente (substitution du bien en question par d’autres biens).

Vers une révision de l’IPC : Parallèlement aux mesures prises par les autorités commerciales et sécuritaires en vue de renforcer le contrôle à la fois des prix et aux frontières, et afin de mieux appréhender l’impact de l’inflation sur la société, il est nécessaire d’en affiner sa mesure. Un effort de communication doit être fait autour de l’inflation du panier de la ménagère. Un IPC fondé sur le panier du consommateur moyen reflète mal l’inflation ressentie par la population. Vu la forte disparité régionale et les inégalités sociales, on ne peut pas parler d’un indice d’inflation (IPC) mais de plusieurs indices d’inflation qui tiendraient compte de ces disparités. Ces différents indices des prix à la consommation pourraient inclure:

  • un indice des prix pour les ménages pauvres;
  • un indice des prix par région;
  • un indice du panier de la ménagère.

Vers une prise en considération des habitudes des consommateurs : Les mutations que subissent les habitudes de consommation ainsi que l’apparition de nouveaux produits et services ne sont pas prises en considération avec la méthode actuelle de calcul de l’IPC. Cette méthode ne permet pas de comprendre en particulier si ce sont les prix qui influencent les choix de consommation, ou si ce sont les choix de consommation qui influencent les prix.

Pour un indice du coût de la vie : Les Tunisiens ressentent de plus en plus le décalage entre l’évolution des prix annoncés et la réalité. Il est plus que jamais nécessaire d’imposer la mise en place d’un véritable indice du coût de la vie. Le coût de la vie est une évaluation du coût moyen des dépenses de consommation des ménages. Les indices utilisés pour mesurer l’inflation ne permettent pas de mesurer l’évolution du coût de la vie. Pour mesurer l’évolution du coût de la vie, il faut inclure la variation des quantités consommées.

Le lancement d’un simulateur d’inflation: Afin d’illustrer l’importance de l’effet de la composition en biens et services du panier moyen pour chaque consommateur pris individuellement, l’IACE lancera- à l’instar de la France- un simulateur d’inflation personnalisé sur son site officiel. Le simulateur permet à chacun en fonction de sa propre consommation d’évaluer l’inflation qu’il subit. Il sera question à ce niveau pour chaque personne physique ou morale d’intervenir sur la plateforme virtuelle de l’IACE- toute chose étant égale par ailleurs- pour affecter son revenu selon la part de dépense effective qu’elle consacre à chaque groupe de produits, voire à chaque produit, et non conformément à la pondération du ‘’consommateur moyen’’ avancée par l’INS.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here