Quand la violence crève l’écran

Deux caméras cachées programmées au cours du mois de ramadan 2013 ont suscité polémique. Motif ? La vision d’actes de violence qui, au regard des pratiques audiovisuelles, peuvent s’avérer dangereuse. Notamment pour les mineurs. Les instances de régulation ont prévu des remèdes. Qui peuvent aller jusqu’au retrait des licences. Analyse.

Chaque Ramadan et sa polémique télévisuelle. Jusqu’ici la polémique a concerné essentiellement la crédibilité des résultats des études de mesure d’audience. En ce Ramadan 2013, la polémique a trait aux caméras cachées diffusées en prime – time : « Arrahina » (l’Otage) et « Braquage » diffusées sur Al Watanya 1 et Nessma.

Voici donc deux émissions de caméra cachée qui ont suscité dès leur diffusion des réactions sur les réseaux sociaux pour leur contenu jugé violent. Avant que la section de Sfax de la Ligue des droits de l’homme ne demande l’arrêt pur et simple de la première reprochant à Al Watanya 1de « faire du terrorisme et du crime une matière artistique ». Et avant que le président de la Haica (Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle), rappelle à l’ordre les deux chaînes en leur demandant de ne plus les diffuser avant 22 heures 30 et d’avertir les téléspectateurs avec un pictogramme indiquant que ces programmes ne sont pas conseillées pour les moins de 12 ans.

Il s’agit là d’un dossier sensible. Dans la mesure où on ne peut s’empêcher d’évoquer ici la création artistique et avec la liberté d’expression. En clair : a-t-on le droit de brimer un créateur qui ne fait que rendre compte d’une réalité sociale : la violence – puisque c’est de cela qu’il s’agit – ne fait-elle pas partie de notre quotidien ? Des théoriciens estiment, dans ce même ordre d’idées, que la violence est bénéfique. Au nom de cette fameuse catharsis qui dit que « le spectacle et la réalisation fantasmatique d’actes de violence permettent d’éviter de passer à l’acte ».

« On voulait faire comme à la télévision »

D’autres ne l’entendent pas de cette oreille. Se basant sur de nombreux témoignages, ils estiment, bien au contraire, que les médias – et surtout la télévision – poussent à la violence. Une sorte de risque  mimétique : « On voulait faire comme à la télévision », ont souligné des délinquants qui ont commis des actes de violence singeant des scènes vues à l’écran. Jusqu’à des meurtres.

S’agit-il, comme le souligne le chercheur français au CNRS (Centre national de recherche scientifique) d’une sorte d’alibi ? « L’explication d’actes de violence par la fréquentation des médias a le mérite de fournir une cause simple à un phénomène complexe », explique-t-il. Toujours est-il que l’ampleur de la violence a toujours attiré l’attention des acteurs de la scène médiatique, notamment les institutions de régulation qui voient en elle  un danger notamment pour les jeunes. L’argument a été du reste mis en valeur par Nouri Lejmi, président de la Haica, dans sa réaction aux deux caméras cachées incriminées.

Dans une enquête restée référence, le newsmagazine français « Le Point » a recensé 1131actes de violence sur les chaînes de télévision française en une semaine d’octobre 1998 : 670 meurtres, 419 fusillades et explosions, 27 scènes de tortures et 15 viols. Des scènes de violence que les auteurs de l’étude sont allés débusquer un peu partout : dans les téléfilms, dans les séries, dans les dessins animés, dans les documentaires, dans les journaux télévisés… Un travail colossal vu le volume des émissions analysées à travers un indice infaillible : l’indice dit de Gerbner. Mis en place par George Gerbner et Nancy Signorelli, deux professeurs américains de l’Annenberg School for Communication, située au sud de la Californie (Côte ouest des Etats-Unis d’Amérique), cet indice calcule le pourcentage d’émissions contenant une séquence violente grâce à l’addition de certains indicateurs : nombre de séquences violentes par émission, nombre de séquences violentes par heure, pourcentage de personnages principaux impliqués dans des actes violents…

Une « responsabilisation » des adultes

Le constat établi, restait à définir les remèdes. Le vécu des pays où le marché télévisuel est bien structuré, avec notamment la mise en place d’instances de régulation audiovisuelle, montre qu’il existe bien des solutions. Même si celles-ci ne plaisent pas toujours aux chaînes télévisées qui courent derrière l’audience et son corollaire, les recettes publicitaires. Ainsi en est-il de la recommandation faite aux chaînes de ne pas diffuser des programmes violents entre 6 heures et 22 heures appelée « période de protection » ; il s’agit évidement de la période de protection des publics jeunes.

Autre solution : la mise en place d’une signalisation. Celle-ci se veut un outil de « responsabilisation » des adultes ; donc des parents. Une signalisation qui s’exprime par quatre pictogrammes qui s’incrustent tout le long de la diffusion des programmes jugés violents : programmes pour les moins de 10 ans, les  moins de 12 ans, les moins de 16 ans et les moins de 18 ans.

Et pour enfoncer davantage le clou de la protection des mineurs contre les programmes violents, on peut aller jusqu’au « verrouillage codé ». Un dispositif qui veut que l’on peut empêcher par un procédé technique de codage à des mineurs d’accéder à des programmes dits de catégorie V : émissions pornographiques et d’extrême violence.

Des solutions qui ne vont pas sans un effort au niveau de la sensibilisation. Ainsi les instances de régulation audiovisuelle engagent souvent des actions de communication pour la protection notamment des mineurs contre la violence à la télévision. Avec prospectus, avis et spots télé. Ces instances veillent de toute manière à introduire cette protection dans les cahiers des charges (pour les télévisions publiques) et dans les conventions (pour les télévisions privées). Qui s’en trouvent obligées de la respecter.

Les instances de régulation, qui veillent au respect des cahiers des charges et des conventions signées avec les chaînes TV, rappellent souvent ces dernières à l’ordre lors d’un écart. Et elles disposent d’une panoplie de mesures dissuasives pouvant aller jusqu’au retrait des licences accordées.

Il y a eu mort d’homme

Le vécu du marché audiovisuel européen et nord-américain montre une recrudescence de la violence avec la diffusion à grande échelle des séries américaines notamment policières, acquises pour presque rien en dehors des Etats-Unis du fait qu’elles sont largement amorties sur le sol américain. Et la diffusion de téléréalités. Ces programmes qui se veulent une description de la réalité quotidienne des gens. Ces dernières ont soulevé quelquefois des tollés avec des dépassements dangereux. Ainsi, un participant à l’une de ces émissions en France, « Koh- Lanta » pour ne pas la citer, est mort au cours du tournage, en avril 2013, et le médecin de l’émission, qui a été mis en cause pour ce décès, s’est suicidé.

La téléréalité, qui regroupe un ensemble de genres télévisuels, comporte un type d’émissions qualifiées d’émissions « canular ». Celles-ci, appelées « hoax reality shows », sont construites autour d’un concept fait d’une supercherie. Les  citoyens qui y participent sont entourés d’acteurs qui font semblant de vivre des moments réels. Inutile de préciser que ce concept est fait d’ingrédients qui peuvent déboucher sur des actes de violence. Un concept qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la caméra cachée.

Avez-vous, à ce propos, vu le comportement d’un acteur tunisien, dans l’un des épisodes de  « Arrahina » ?  Il a désarmé les preneurs d’otages et a commencé à les frapper. Tout le monde n’aurait pas, sans doute, – si on était pris à ce piège -, réagi autrement !

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