1/6 Ceux par qui le scandale arrive

Un projet de renouveau par l’Islam a pris racine depuis les années 1970 dans les pays producteurs de pétrole qui disposaient de liquidités importantes permettant d’envisager l’application effective d’une économie islamique régie par les normes juridiques, organisationnelles et éthiques de l’Islam. La finance islamique (banque, assurances, sociétés d’investissement et sociétés de placement de fonds) dont les modalités de fonctionnement se sont imposées dans les  esprits occidentaux à la faveur de la crise financière de 2008, constituerait le premier jalon d’une islamisation de l’économie par la substitution à la perception d’un intérêt fixe et prédéterminé des banques conventionnelles, celui, islamique, de la prohibition du ribâ et d’une relation d’association par la participation aux profits et pertes.

Cette série de six articles entend  situer le concept d’économie islamique dans la longue quête par la pensée réformiste musulmane, d’une alternative au modèle de développement économique occidental permettant de rendre compatible l’Islam avec la modernité et les exigences du monde contemporain. Longtemps soustrait à l’opinion sous le régime déchu, puis révélé au grand jour une fois devenu une juteuse affaire pour le clan Ben Ali, le produit financier islamique connaît un regain d’intérêt en Tunisie à la faveur de l’arrivée des islamistes au pouvoir. 

Societe-al-rayan-faillite1989

En 1989, 175.000 petits déposants égyptiens, dont la plupart ont placé les économies de toute une vie de labeur dans des sociétés de placement de fonds, ont vu leurs avoirs et leurs espoirs disparaître dans la série de faillites qui a frappé plus d’une centaine de ces sociétés, la plus spectaculaire étant celle de l’empire financier al-Rayân déclaré en cessation de paiement. Appâtés par les 2% mensuels distribués par al-Rayân, ces milliers de déposants y avaient placé près de trois milliards de dollars. Il ne se serait agi là que d’un simple fait divers si les sociétés en question ne s’étaient pas constituées sous la garantie providentielle de l’Islam. On a ainsi réussi à s’attirer la confiance de milliers de pieux épargnants assurés de faire fructifier leurs avoirs conformément aux préceptes de leur religion en empochant au passage les mirifiques dividendes. Ce n’est pas là l’unique cas. La même année, la banque égyptienne Fayçal a perdu près d’1,2 milliard de dollars quand la Banque de Crédit et de Commerce (à Londres) s’est effondrée en 1989. Après avoir accordé des crédits téméraires, la Banque islamique pour le développement et l’investissement était au bord de faillite à la fin des années 80. Il a fallu l’intervention de la Banque centrale égyptienne pour éviter le dépôt de bilan. C’est donc par la porte d’immenses scandales politico-financiers que le nouvel ordre économique islamique avait fait son entrée dans l’histoire et révélée son existence au grand public.

De petites sociétés, dont le fonctionnement repose exclusivement sur la personnalité d’un seul homme, en utilisant le référent islamique comme moyen de capter un maximum de dépôts, ont ainsi réussit et en très peu de temps, à s’affirmer comme de puissants établissements de placement de fonds, capables de mobiliser l’épargne de millions de citoyens égyptiens, face à un système bancaire et financier conventionnel dont la pertinence économique, compte tenu de la faiblesse des rémunérations, apparaissait largement moins séduisante. Témoin la prise de contrôle en 1986 par la société al-Charîf du conseil d’administration de la Banque islamique internationale d’investissement et de développement, après l’achat du tiers des actions de cette banque, l’entrée du groupe des Sociétés al-Rayân dans le capital de la Banque internationale égypto-américaine et les prises de participation du groupe Sa’d (30 %) dans les Banques de développement national créées par ‘Uthmân Ahmad ‘Uthmân. Pour qu’un tel phénomène soit rendu possible, il fallait la conjonction de plusieurs facteurs et  en premier l’Etat égyptien et  sa politique de redressement économique, infitâh, initiée par le président Sadate en 1971 et poursuivie sous le régime Moubarak. Le gouvernement aussi, gangrené par l’affairisme et la corruption, intervenant à travers certains de ses dignitaires, pour faciliter l’obtention par ces sociétés des autorisations nécessaires à leur fonctionnement, tels que Râbî al-Sa’dâwî, vice-ministre de l’administration locale, nommé par al-Rayân directeur au bureau du président du conseil d’administration de ses sociétés, ou des gouverneurs de province. A cela s’ajoute l’apparition d’une économie parallèle qui a pris, au niveau financier, la forme de marchés non officiels où travaillent en particulier les changeurs de devises qui ont profité des nouvelles conditions historiques pour faire de l’investissement, et l’implication « enthousiaste » de certains organes de presse, privés et gouvernementaux, tous  à la solde d’al-Rayân, partis à la conquête d’une opinion publique encore hésitante. Elément aggravant, la spéculation sur les marchés internationaux de l’or et des devises qui a entraîné 100 millions de dollars de pertes pour la société al-Rayan en 1986 ; un fait en total contraste avec l’islamité affichée de cette institution. L’âpreté au gain des déposants à la recherche d’un statut de rentier, qui rêvaient des mirifiques rendements de leurs dépôts auprès de ces sociétés, leur crédulité  et leur naïveté, ont fait le reste. Enfin, le rôle  déterminant, s’agissant d’entreprises se réclamant de l’Islam, tenu dans ces affaires par l’establishment religieux : l’illustre cheikh al-Cha’râwî mettant sa science et son charisme au service de la promotion des activités de la société Houda Misr, le cheikh ‘Abd al-Sabûr Chahîn, membre du Parlement, est nommé membre du conseil d’administration du groupe al-Rayân, de même que le cheikh Salah Abu Ismâ’îl, qui défendait le retour à l’esclavage pour les femmes ennemies qui tombent prisonnières dans les mains des musulmans, était lié à la société al-Hilâl.

La finance islamique comme  antidote à la crise

Trente ans plus tard, la question de l’islamisation de l’économie reviendra en force à la faveur de la crise financière internationale en 2008. Cette fois des voix s’élèvent en Occident même- et jusqu’à l’Observatore Romano, organe du Vatican- pour vanter les mérites de l’éthique islamique dans le domaine des transactions commerciales et financières, certains allant jusqu’à regretter que les banquiers de l’Occident, avides de rentabilité, n’aient pas adopté les préceptes de l’Islam et vont jusqu’à préconiser le recours à la finance islamique. Car la crise dite des subprimes se présente comme une véritable opération d’abus de confiance. A l’origine, le peu de souci quant à la distribution du crédit hypothécaire aux Etats-Unis, et notamment de la capacité de remboursement des emprunteurs qui n’ont pas ni n’en n’auront jamais les moyens. Dans une économie de plus en plus globalisée, l’effet de ces produits bancaires « pourris », qui avaient été fabriqués pour financer les crédits immobiliers, s’est progressivement étendue d’une façon générale aux produits structurés, acculant à la faillite des milliers d’entreprises. Jugée à juste titre comme la pire crise depuis celle de 1929, la situation a été l’occasion pour les politiciens et les experts économistes de dénoncer la faillite d’un système économique et financier aux contrôles défaillants et à la finalité discutable. La gravité de la crise et ses effets domino sur la majeure partie des économies occidentales a poussé à une intervention des Etats dans le secteur privé, à travers des plans de sauvetage sans précédent dans l’histoire. Les banques touchées s’étant résignées à ouvrir leur capital à la puissance publique. Dans cette ambiance, qui ressemble fort à une remise en question de l’idéologie anglo-saxonne des marchés dérégulés, les chefs d’Etats et de gouvernements ont réclamé une moralisation de l’économie de marché, une réhabilitation des valeurs de modération, plus de responsabilité et plus de respect des normes de transparence. Certains avaient demandé la reconstruction d’un « capitalisme régulier et régulé » et rappelé, comme le fit  le président français N. Sarkozy en 2008 aux  Nations-Unies,  que le métier des banques, « c’est de financer le développement économique plutôt que la spéculation ».

La réalité du système bancaire islamique, peu visible il y a peu de temps, a ainsi gagné en clarté. En 2005 la banque islamique a fêté ses 30 ans d’existence durant lesquels elle a enregistré des taux de croissance variant entre 10 et 30% en fonction des classes d’actifs. Actuellement, sa taille de marché ne dépasserait pas les mille milliards de dollars. Des banques occidentales s’ouvrent de plus en plus à la finance islamique et certains pays d’Occident, jusque-là sceptiques ou réticents, ont entamé l’aménagement du cadre juridique et fiscal pour permettre l’installation sur leur sol d’établissements financiers islamiques, bien que cela soulève dans un Etat laïc la question d’adapter une juridiction nationale à une institution religieuse. En fait, la crise récente n’est pas la première à avoir attiré l’attention des milieux financiers sur le système bancaire islamique, stimulant par la même occasion de nombreuses études sur l’intérêt de l’option islamique. Le krach boursier de 1987 et la dette du tiers-monde, avaient été à l’époque l’occasion de fustiger le caractère immoral du capitalisme financier et suscité chez certains un intérêt pour le système bancaire conforme à l’Islam. La crise des subprimes, qui a discrédité les modalités des crédits octroyés par les banques conventionnelles et choqué le public quant à leurs pratiques douteuses, n’a fait que renforcer l’urgence d’une réforme du système bancaire conventionnel tout en étant du pain béni, c’est le cas de le dire, pour les thuriféraires de l’islam financier. Les banques islamiques espéraient ainsi profiter de cette crise devenue une modalité de la concurrence interbancaire pour la collecte et l’affectation de l’épargne, pour renforcer leur stratégie internationale. Les banques occidentales de leur côté, converties partiellement aux finances islamiques comptent séduire une clientèle importante parmi les membres de la diaspora musulmane en Europe et en Amérique du Nord. Toutes les deux y trouvent également une occasion inespérée d’affirmer leur présence sur un marché porteur. Ainsi la prétention de certains pays arabes, affirmée depuis 1970 de fonder un système économique islamique, trouve dans la constitution et le développement du système bancaire dit islamique sa première concrétisation.

L’économie islamique pourrait-elle offrir une réelle alternative à l’actuelle économie de marché? L’idée n’est pas nouvelle, elle est même au centre de chaque projet de réforme islamique depuis le milieu du XIXe siècle.

Prochain article : 2/6 Finance islamique et réformisme musulman

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