Al Sissi, Pinochet et les autres

Deux questions préoccupent la presse internationale : ce qui se passe en Egypte est-il un coup d’état ou une seconde révolution ? Et, indépendamment de la réponse donnée à cette question, ce qui se passe en Egypte déteindra-t-il sur la Tunisie ? Des questions légitimes et pertinentes qui ont fait couler et qui continuent de couler beaucoup d’encre.

Coup d’état ou seconde révolution ? Ceux qui se sont fait particulièrement remarquer par leur soutien à la thèse du coup d’état, ce sont les islamistes d’Egypte, de Tunisie et de Turquie. Dans leur évaluation de la chute du régime islamiste que les « Frères » ont tout fait pour établir sur les bords du Nil, ils ont fait abstraction des millions d’Egyptiens qui manifestaient nuit et jour, y compris une bonne partie de ceux qui ont voté pour Mohamed Morsi à l’élection présidentielle du 30 juin 2012, et n’ont vu que le chef d’état major dans son costume de général déclarer la fin du règne des « Frères » et le début d’une nouvelle période transitoire.

Si l’on comprend la réaction des partisans de Mohamed Morsi qui ressentent une forte frustration consécutive à leur expulsion du pouvoir, on comprend moins celles des gouvernements tunisien et turc qui relèvent de l’immixtion dans les affaires intérieures d’un autre pays. Il n’est pas étonnant dès lors que les nouvelles autorités égyptiennes convoquent les ambassadeurs tunisien et turc au Caire pour leur signifier leur refus des prises de position « partiales » de leurs gouvernements.

Les positions officielles tunisienne et turque vis-à-vis des évènements d’Egypte, si elles dénotent une « solidarité islamiste » compréhensible, sont mues par des motivations différentes.

Les Turcs, dont les ambitions régionales n’échappent à personne, se sont sentis plus forts encore et plus ambitieux avec l’émergence d’un régime islamiste en Egypte en juin 2012. D’où leur frustration de voir le plus grand pays arabe échapper à la zone d’influence qu’ils tentent d’instaurer dans la région. Une frustration d’autant plus grande que les développements de la guerre en Syrie sur le terrain sont favorables au régime de Bachar Al Asad au renversement duquel Ankara a beaucoup investi matériellement et politiquement.

La position officielle de la Tunisie, qui n’est autre que celle arrêtée dans le siège du parti islamiste au pouvoir à Montplaisir, est plus terre-à-terre si l’on peut dire. Elle obéit tout simplement à l’instinct de conservation politique et non à un quelconque calcul d’ordre tactique ou stratégique. En d’autres termes, c’est la panique de la contagion, c’est la peur de voir « la rébellion » égyptienne prendre le chemin de la Tunisie qui sont derrière la « vive condamnation » par les islamistes tunisiens de ce qui se passe sur les bords du Nil.

La peur étant mauvaise conseillère, le chef d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, ne s’est même pas contenté de condamner. Il est allé jusqu’à appeler « le peuple égyptien à ne pas quitter les places publiques avant d’avoir remis le président Morsi au pouvoir ».

La peur d’un scénario à l’égyptienne n’a pas seulement perturbé le sommeil des dirigeants du parti au pouvoir en Tunisie. La presse islamiste et celle qui gravite autour d’Ennahdha n’arrivent pas à cacher leur panique. Certains journaux pro-islamistes sont entrés dans un état de quasi-hystérie, tirant à boulets rouge sur l’armée égyptienne, dévoilant encore plus une peur qu’ils tentent vainement de cacher.

Le journal « Adhdhamir », pro-Nahdha, dans son édition du mercredi 10 juillet titrait en gros caractères sur toute sa « une » : « Le putsch a échoué et Al Sissi est le Pinochet du siècle ». Si l’on doit qualifier en deux mots ce titre, ce sera : mensonge et ignorance.

Mensonge, parce qu’il n’y a ni putsch ni échec. Ignorance, parce que ceux qui ont conçu et publié un tel titre ignorent qui est le général Augusto Pinochet pour le comparer au général Abdelfattah Al Sissi. Peut-être ne sont-ils pas nés à l’époque ou étaient-ils très jeunes pour se faire une idée du général chilien.

Le 11 septembre 1973, Augusto Pinochet avait mené l’un des coups d’état les plus sanglants et les plus terrifiants de l’histoire. Il avait renversé le gouvernement très populaire et très démocratiquement élu de Salvador Allende, dont la politique ne plaisait ni à la bourgeoisie chilienne ni à l’Amérique de Richard Nixon et de Henry Kissinger. L’une et l’autre avaient poussé l’armée chilienne à intervenir dans le but de renverser le président Allende et de réprimer dans le sang toute manifestation de soutien au gouvernement légitime. Quelques heures après le putsch, le stade de Santiago fut transformé en une immense prison où les détenus se comptaient par milliers. Les massacres massifs et les tortures systématiques des partisans de Salvador Allende avaient choqué le monde entier. Plusieurs années après, Pinochet était traîné devant la justice internationale pour « crimes contre l’humanité. »

La différence entre Al Sissi et Pinochet est bien simple à expliquer. Pour le premier, il y a trente millions de citoyens égyptiens qui l’ont imploré d’intervenir pour déloger un président qui, en moins d’un an d’exercice du pouvoir, est devenu l’homme le plus haï d’Egypte. Quant au second, trente millions de citoyens chiliens l’imploraient de rester dans sa caserne et de laisser gouverner le président élu dont la popularité, un an après son élection, était au Zénith. Dire qu’Al Sissi est le Pinochet du siècle, c’est tordre le coup à la réalité et prendre les lecteurs et les électeurs pour des imbéciles.

Pourtant, pour nos islamistes locaux, il y a une autre manière d’appréhender les choses : reconnaître les erreurs monumentales commises par le gouvernement de Mohamed Morsi, ainsi que leurs propres erreurs, et tirer les leçons qui s’imposent. Et la principale leçon qui s’impose est que les islamistes d’Egypte et de Tunisie sont loin d’avoir la compétence et l’expérience nécessaires pour diriger des Etats. Une autre leçon s’impose : si nos « Frères » continuaient de s’accrocher frénétiquement au pouvoir pour le plaisir de l’exercer, se souciant comme d’une guigne de l’état désastreux du pays et de ses habitants, la contagion égyptienne serait inévitable.

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