« Ils ont dissous le RCD, mais nous sommes encore là »

Destourien. Cet adjectif est, depuis quelques mois, de plus en plus fréquent dans les tribunes de la presse, dans les coulisses politiques et dans la rue. Récemment, il est devenu carrément un gentilé, une identité que revendiquent des dizaines de milliers de Tunisiens. Ce sont les adhérents du Rassemblement  Constitutionnel Démocratique qui, après la dissolution de leur parti en mars 2011, se sont retrouvés sans repères, boudés tant par les nouveaux acteurs politiques que par une large frange de la population.

 Ripostant à cette « exclusion » et revendiquant leurs droits politiques, les Destouriens n’ont cessé, depuis, de tenter de réinvestir la scène. Après l’initiative de Béji Caid Essebssi et son appel «  Nidaa Tounes », c’était autour d’un autre vétéran destourien de lancer son appel. Il s’agit cette fois-ci du Docteur Hamed Karoui. Quatre-vingt-six ans, une longue carrière au RCD et une décennie- de 1989 à 1999- en tant que Premier ministre de Ben Ali. Mais, dimanche dernier, lors du lancement de son initiative dans un hôtel huppé de la capitale, Hamed Karoui a ignoré les années Ben Ali. A l’encontre de celui-ci une sorte de damnatio memoriae* a été implicitement prononcé. Les Destouriens, « les vrais », voudraient que ces années, notamment les dernières, ne soient plus qu’une parenthèse à oublier. Ce qu’on qualifie souvent de dictature du RCD, a été qualifié par Mohamed Jegham, le secrétaire général d’Al-Moubadara assis à la première rangée de la salle « de quelques dépassements qui ne reflètent guère les principes de la majorité des Destouriens intègres et honnêtes au sein du RCD ».

 Le discours identitaire

C’était plutôt l’heure à l’histoire, l’ancienne, celle qui remonte à 1920 ; l’heure des pères fondateurs : Abdelaziz Thaalbi, Habib Bourguiba, Hédi Chaker, Ahmed Ben Salah… Avec l’évocation du souvenir de ces hommes tunisiens, patriotes de la première heure, le ton a ainsi été donné pour un discours identitaire, durant lequel Hamed Karoui va user de toutes sortes de symboles, d’anecdotes et de tournures persuasives, tout en essayant d’appliquer les diverses lois de la rhétorique : pertinence, sincérité, exhaustivité, modalité et interactivité devant son auditoire  formé de quelques centaines de partisans déjà tout acquis à sa cause.

« Ceux qui ont applaudi la sentence de notre dissolution, scandaient l’hymne national, ne savent-ils pas que cet hymne est le nôtre ? », a-t-il lancé en ricanant et recueillant de la part de  ses auditeurs une standing ovation aux rythmes de Houmat Al-Hima. Les siennes, seraient aussi, toujours selon ses dires, les grandes batailles des années 1950. Celle de l’éducation, « quand elle était encore un ascenseur social », celle de l’émancipation de la femme et le code du statut personnel, celle du planning familial, celles enfin de la modernisation de la Tunisie.

« Nous avons apporté à la Tunisie les grands avions, les trains rapides et les navires géants. Et eux qu’ont-ils apporté? », s’est ainsi adressé Hamed Karoui à son auditoire. «  Des tocs tocs !», a-t-il répondu à sa propre devinette, suscitant les rires de ses partisans.

Mais, selon le médecin destourien, les échecs des nouveaux gouvernants de la Tunisie vont bien au-delà des tocs tocs. « Lamentable », s’est ainsi qu’il a jugé le rendement de l’Assemblée nationale constituante, « qui a laissé l’essentiel pour se consacrer entièrement à la loi de l’exclusion politique ». « Aussi  catastrophique» serait également le rendement de la Troïka. Non seulement ceux-ci « ne sont pas montés au pouvoir grâce à la volonté du peuple, mais plutôt à cause du vide laissé par le RCD » ; mais, ils souffriraient également, selon son diagnostic, d’une « inaptitude manifeste à gouverner, et ce, par manque de compétence ». La formation des compétences serait un attribut destourien. Un attribut que ceux qui se présentent « tous comme des fils du Combattant suprême continueraient à assumer dans l’avenir ».

 Les Destouriens, combien sont-ils à « exclure » ?

 L’avenir, les Destouriens l’ont estimé « prometteur, malgré toutes les injustices qu’ils sont en train de subir ».

« On nous accuse de corruption, a lancé l’orateur. Mais celui qui a les mains propres et la conscience tranquille, n’a rien à craindre ». Fustigeant ainsi « la loi de l’exclusion politique » qui devra bientôt passer en plénière à l’ANC, Hamed Karoui a remis en cause l’intégralité du processus de la justice transitionnelle. «  Alors qu’ils auraient dû être relâchés depuis longtemps, nous avons des frères qui sont encore en prison. Certains d’entre eux sont grièvement malades et ne représentent nullement un danger pour l’Etat », s’est-il indigné.

Interrogé sur la portée, la visée et le positionnement de son initiative sur l’échiquier politique national, le leader destourien a tenu à être précis : «  Nous ne sommes contre personne, et nous sommes avec ceux qui sont proches de nous ». Ainsi son initiative « n’est en aucun cas destinée contre son frère, ami et compagnon de lutte Béji Caid Essebsi ». « Elle n’est pas non plus une tentative de rapprochement avec le Mouvement Ennahdha », a-t-il renchéri, réfutant par là même, des allégeances que certains ont fondées sur l’amitié liant son fils Néjib Karoui à Hamadi Jebali, le Secrétaire général du mouvement islamiste.

C’est ainsi donc que Hamed Karoui, et les partis destouriens qui l’ont rejoint, notamment Al Moubadara et le parti Néo-destourien se définissent et se positionnent. Cependant, rien n’a encore été décidé quant à la structure qui sera adoptée. Ce à quoi ils aspirent, ont-ils assuré, c’est à des élections qui si « elles étaient libres, démocratiques et intègres, leur permettraient assurément de reconquérir la scène politique». En effet, quelque 60 mille Destouriens seraient concernés par « la loi d’exclusion politique », selon des sources proches de l’initiative. A ces milliers de Tunisiens, Hamed Karoui a solennellement lancé un appel à la mobilisation générale : «  J’appelle tous les Destouriens, surtout ceux qu’on va exclure, à se mobiliser, à travailler dans leurs familles, dans leurs quartiers, pour perpétuer les valeurs destouriennes ! ».

Les mois précédant la prochaine échéance électorale, le docteur les a estimés opportuns pour la convalescence du parti destourien après que celui-ci « s’est définitivement débarrassé des corrompus et des pervers ».

*Sentence post-mortem votée au Sénat romain pour effacer toute trace publique d’un homme politique

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