La fête a tourné au désordre

Samedi 29 juin 2013, Amine Mahfoudh a déclaré, lors d’une journée d’étude organisée par la Fondation pour le Futur : « J’aurais préféré qu’on y mette encore deux semaines pour nettoyer la mouture de la constitution et lui enlever ses incohérences et ses aberrations». Bien vu. Deux jours après, les évènements ont montré la justesse de l’avis exprimé par l’éminent constitutionnaliste.

Le jour J, le 1er juillet 2013, la journée qu’on a voulue festive- quoi de plus réjouissant que de commencer enfin les discussions autour du projet de la constitution qui s’est tellement fait attendre-, a viré au désordre. Un désordre qui fut tellement chaotique, que les convives, embarrassés, ont du se faufiler et retourner chez eux les uns après les autres. L’ancien président du parlement Foued Mbazza, le président du mouvement Ennahdha Rached Ghannouchi, la présidente du patronat Wided Bouchamaoui, le secrétaire général de la centrale syndicale Houcine Abassi, les anciens hommes d’Etat Ahmed Mestiri et Mustapha Filali, ou encore le ministre de la Défense actuel Rachid Sabbagh, ont donc préféré se retirer et laisser les membres de la famille régler les affaires de la cuisine. Retour sur les quelques minutes qui ont précédé ce retrait en masse.

A dix heures du matin, le grand lustre suspendu à la grande voûte de l’ancien palais beylical flambait de mille feux. Des députés ont mis leurs plus beaux habits pour l’occasion. Mustapha Ben Jaafar, le président de la constituante avait l’air joyeux. S’enorgueillissait-il de voir l’aboutissement de la mission pour laquelle il a été recruté ? C’est ce que laissait entendre l’allocution qu’il a faite. Une allocution longue, qui a frôlé le lyrisme. Une allocution qui est revenue sur les péripéties de la rédaction du document constitutionnel commencée le 13 février 2012, mais qui s’est surtout dirigée vers le futur. « La constitution n’est pas un simple assemblage d’articles législatifs, mais c’est un échange et un dialogue culturel, social et politique qui requiert des socles stables, de la patience et des sacrifices de la part de tous », a insisté le président, avant d’« aspirer à ce que la constitution établisse les bases de la démocratie, d’un Etat des droits et des libertés qui bannisse tout retour vers le despotisme et qui réalise les objectifs de la révolution ».

Après l’allocution émue de Ben Jaafar, c’était au tour de Habib Khedher, le rapporteur général de la constituante de livrer son mot. Mais aussitôt la dissertation commencée, elle fut interrompue par les voix des opposants. Ceux-ci, au moment même où Habib Khedher entamait son exposé, ont récité, au même diapason, et non sans ferveur : «  La copie du projet de la constitution issue di 1er juin 2013 est la mouture d’une partie qui a voulu imposer sa lecture et sa vision des choses. C’est une ébauche contraire aux ordres du règlement interne, surtout à son article 104, car elle ne traduit pas les travaux des commissions constitutionnelles. »

Les voix contestataires ont par la suite décliné leurs revendications : le refus de la falsification (sic.), qui a atteint les travaux des commissions et qu’aurait commise le rapporteur général de la constitution et ses collaborateurs, la prise en compte des résultats du dialogue avec la société civile à l’intérieur et à l’extérieur du pays et la référence aux travaux des commissions dans le dialogue national actuel qui cherche, non sans mal, à établir un minimum de consensus entre les rivaux politiques.

Cette scène inédite, ce désordre et ces interférences aiguës entre deux discours diamétralement opposés ont réchauffé les esprits. Le président de l’ANC a du ajourner la séance. La première vice-présidente Meherzia Laabidi a fustigé l’acte des opposants l’estimant « un geste d’adolescence politique, faisant montre d’inaptitude au niveau de l’opposition, de la politique, voire de la compréhension ».

Peu après, dans les couloirs de l’ANC, la tension était à son paroxysme, dans l’attente d’une éventuelle reprise de la plénière.

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