Jeunes

On attendait de la conférence nationale contre la violence et le terrorisme qu’elle illumine le ciel national chargé de nuages et de tiraillements partisans, pour nous libérer quelque peu de l’emprise pesante de la politique. Le pays en est sevré, saturé jusqu’à l’overdose après qu’il a été, pendant longtemps, privé et assoiffé de joutes politiques. L’éclaircie fut de courte durée, faute, comme toujours, de consensus, comme si on pouvait dissocier le fond de la forme. Décidément, trop de politique tue la politique ou du moins ôte à celle-ci ce qu’elle a de plus noble et de plus essentiel : instaurer un climat de concorde nationale et de prospérité partagée.

L’affichage, les gesticulations sont désormais érigés en mode de gestion et de conduite politique ; ils submergent toute la scène médiatique et envahissent tout le champ social et sociétal. Ils soulèvent plus d’interrogations qu’ils n’apportent de solutions, plus d’inquiétudes qu’ils ne sont source d’apaisement.

Plus personne ne s’y retrouve dans ce jeu d’ombres d’une grande opacité, dans cet enchevêtrement d’opportunisme politique fait d’alliances contre nature, de ruptures improvisées, de changement de direction sans cap précis et de reniements. Plutôt qu’un discours policé  digne d’une révolution tranquille, on s’étripe à coups d’invectives, d’anathèmes, de calomnies et d’exclusions. On voit hélas fleurir tous les florilèges d’un affrontement violent, aux odeurs nauséabondes. Cette violence politique, sur fond d’explosion des libertés qui confine au désordre, fait hélas le lit de l’insécurité ainsi que du terrorisme qui a fait de la Tunisie son nouveau théâtre d’opérations, avec son effroyable cortège d’horreurs et de victimes. On en arrive à craindre l’irréparable, que le pendule ne bascule d’un extrême à l’autre et qu’il ne se maintienne dans les eaux troubles de la politique politicienne, au mépris des considérations économiques laissées en rade, en déshérence.

Personne ne nie la primauté de la politique dans toute période de transition démocratique. Mais l’examen de passage n’aboutit que si l’on prend soin de l’économie, qu’on la protège des graves dérives qui seraient désastreuses, que l’on préserve et consolide les ressorts de la croissance, les mécanismes de relance, de régulation et de répartition, sans excès d’un côté comme de l’autre. Il faut se garder de priver notre appareil productif de l’agilité et de la flexibilité dont il a besoin, dès lors  qu’il est largement engagé dans une compétition planétaire aux relents guerriers. La mondialisation, en dépit de ses multiples contraintes et de ses exigences, est un passage obligé pour asseoir notre développement sur une base sûre et durable.

Privés de repères, de boussole, de visibilité, de sécurité, scrutant partout les moindres signaux annonciateurs d’un partenariat public-privé rénové, les chefs d’entreprise naviguent à vue et sont donc contraints de réduire la voilure. Et ce ne sont pas le marasme et l’atonie de la zone Euro qui vont stimuler leurs ardeurs, largement entamées par le poids des procédures administratives, de l’instabilité chronique et des revendications sociales à tout-va.

Le gouvernement de Ali Laarayedh, aux priorités bien arrêtées conformément aux urgences du moment, ne peut à lui tout seul infléchir cette tendance. Il ne peut, sans au moins l’aide de l’Assemblée nationale constituante dont il contrôle la majorité, inverser la courbe de l’investissement, du chômage, de l’inflation, des déficits budgétaire et commercial et de l’endettement. Les discours rageurs, enflammés, clivants, qui montent de ses propres rangs et de ceux de ses alliés au sein de l’ANC, se mettent au travers de ses objectifs et de sa volonté de redresser l’économie et rétablir la paix sociale et civile. S’ils voulaient dissuader les investisseurs, inhiber leur désir d’entreprendre, ils n’agiraient pas autrement.

Difficile de trouver aujourd’hui, dans les  conditions qui sont les nôtres, d’autres moteurs pour relancer la demande de l’investissement qu’un discours apaisé et apaisant, tout en confiance, prônant la réconciliation nationale. Et ce n’est pas le gouverneur de la BCT, qui n’arrête pas de sur activer en vain ses instruments de politique monétaire, qui le démentira.

Chaque avancée en matière de détente politique desserre bien des contraintes qui ralentissent ou freinent jusque-là l’action du gouvernement ; elle élargit ses marges de manœuvre et son champ de possibilité de production. Pour enclencher une nouvelle dynamique de développement régional dans les zones dépourvues de moyens, de possibilités d’emploi et d’avenir.

Pourtant, l’urgence frappe à nos portes. La situation est d’autant plus grave et explosive que près de 80.000 nouveaux diplômés de l’enseignement supérieur se préparent à faire leur entrée sur le marché du travail, déjà par trop encombré.

Certes, la qualité d’un grand nombre de diplômes soulève certaines réserves voire des réprobations, mais cela ne saurait atténuer le poids du défi posé par les nouveaux demandeurs d’emploi. On voudrait se réjouir de leur succès et de celui de nos heureux bacheliers qui viennent de décrocher leur visa pour l’accès à l’université. On voudrait bien ne pas bouder notre plaisir. Mais l’on se met à trembler à l’idée de voir les premiers venir grossir les rangs des sans-emploi et les seconds, privés à leur tour de réelles perspectives.

Les politiques doivent en prendre conscience. L’oublier, c’est se condamner au désaveu, au discrédit et à l’échec. A-t-on tout essayé pour vaincre le chômage des jeunes diplômés ? Sans doute pas tant qu’on n’aura pas réussi à amorcer fortement la pompe de l’investissement. En rétablissant  précisément la confiance et en favorisant le meilleur climat des affaires.

On ne protégera pas autrement la révolution et la démocratie en construction. Ces jeunes diplômés sans perspectives d’emploi sont l’honneur de ce pays. Ne pas répondre à leurs attentes, c’est leur manquer de reconnaissance. On ne le sait que trop : un pays qui ne respecte pas ses jeunes n’a pas d’avenir.

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