Economie politique de la cupidité

La cupidité serait-elle devenue une valeur sociale ? A en juger par les réactions provoquées par l’affaire Dridi, seule  la conduite du dirigeant de la société « Yosr pour le développement » est jugée moralement intolérable et condamnable. Seul l’arnaqueur est socialement et juridiquement mis en cause. Ses clients, en revanche, ne seraient que d’innocentes victimes trompées dans leur bonne foi, escroquées bêtement et grossièrement. De tout temps, le désir de l’excès d’enrichissement et  d’accumulation d’argent ont été plus souvent objet de haine et de mépris que d’admiration. Aristote voyait déjà dans le commerce d’argent qui ne produit pas de richesses par lui-même et qu’il opposait à la production des biens utiles, une économie inversée. De même, les  grandes religions monothéistes, bien que nullement hostiles à la richesse elle-même, font  la distinction entre avoir des richesses et les aimer. Le riche qu’elles condamnent n’est pas celui qui possède des richesses, mais celui qui leur est attaché et qui les aime ou qui n’en fait pas un bon usage. Les philosophes utopistes ont aussi  dénoncé le fétichisme de l’argent et le grand Charles Fourier fustigeait « l’art d’acheter trois francs ce qui en vaut six et de vendre six francs ce qui en vaut trois ». Marx, citant Shakespeare, décrit l’argent comme la valeur qui inverse toutes les autres, rendant « blanc le noir, beau le laid, juste l’injuste, noble l’infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche… »

L’affaire Dridi a une double signification : elle a le triste avantage de confronter sur la scène sociale et politique de la Tunisie un nouveau type d’individu à une nouvelle réalité économique aux contours encore flous. Considérons d’abord l’instigateur de cet habile stratagème. Comme tous les escrocs, A. Dridi  était dans l’air du temps. Il  devait, pour afficher bonne morale et leurrer ses clients, paraître surtout  bon musulman. En malfaiteur chevronné, il lui fallait  être convaincant  car ceux qui allaient lui céder leur précieuse épargne et leur avenir avaient avant tout besoin d’être rassurés. Quoi de mieux alors que l’habit de la vertu. Il  suffisait simplement de trouver en certaines circonstances certains arrangements avec le ciel pour faire passer  ses intérêts : accomplir scrupuleusement ses cinq prières, assister au prêche du vendredi et sous le voile de la foi entreprendre  des actions  de  bienfaisance tous azimuts, afin d’écarter toute méfiance et établir avec ses clients des relations  basées sur la confiance. Du côté des victimes, tentées par les rendements mirifiques, la foi, pour sincère qu’elle soit, conduit parfois à l’aveuglement et à la bêtise. Elles ont ainsi confondu le masque avec le visage, le scélérat et le faux dévot. Mais la bonne réputation du businessman respectableà la tête d’affaires parfaitement légitimes, de même que les promesses de prodigieux dividendes, n’expliquent toujours pas comment des milliers de gens aient pu être à ce point embobinés. A nous donc d’essayer d’y voir plus clair, de concevoir une pédagogie, de  dégager  une morale.

N’ayant pour fonds de commerce que la réputation qu’il s’était forgé d’entrepreneur capable de transformer le plomb en or et la crédulité  de milliers d’adeptes du gain facile pressés de faire fortune,  A. Dridi  ne sollicitait que la confiance. Il  voulait qu’on croie spontanément en sa probité, qu’on soit incapable d’imaginer de sa part tromperie ou incompétence. Un prérequis pour toute transaction et une condition nécessaire pour asseoir  une relation de coopération mutuelle d’autant plus nécessaire que les ressources ne produiront un retour sur investissement qu’au-delà d’un certain  délai pendant lequel les parties ont intérêt à se faire confiance. Seule la confiance peut donc réduire le degré d’incertitude quant au rendement du produit et rassurer sur  l’honnêteté du récipiendaire des avoirs de ces milliers d’épargnants. Car comment pourrions-nous expliquer l’énormité de cette tromperie autrement que par le recours à cet arrangement institutionnel, surtout que personne n’est en  mesure de prévoir par calcul l’issue d’une  transaction qui a priori ne repose sur rien de tangible ? Associée à la perspective de gains mirifiques, la confiance offre la possibilité de réduire le risque ou l’incertitude générés par le manque d’information, annule en effet tout soupçon, dépasse toute  présomption dans le comportement de l’autre, maintient la discipline du marché.

La crise que connaît la société tunisienne, à la faveur du relâchement généralisé de l’appareil de l’Etat dans ses mécanismes de contrôle et de régulation et son impuissance à assurer ses responsabilités dans plusieurs secteurs, s’illustre de la façon la plus éclairante dans le pas supplémentaire franchi par des activités qui se déroulent au mépris des lois et des institutions légales. Censées à la fois réguler et amortir la crise des ménages, le secteur informel voit ainsi l’éventail de ses conquêtes s’agrandir jusqu’à envahir  le secteur de la finance. L’affaire de « Yosr Développement » est la révélation  éloquente d’une nouvelle réalité économique et sociale dont l’intelligence relève autant de la science économique ou politique que de l’anthropologie. On y découvre  en premier lieu la persistance,  au-delà des apparences, d’une économie qui, par bien des aspects, est encore sous-développée, générant comme tant d’autres son cercle vicieux de la misère intellectuelle et de la pauvreté matérielle. La  dégradation des conditions  sociales  contribue ainsi à la prolifération de circuits de financements parallèles, favorisant l’émergence de pratiques commerciales et financières informelles correspondant à des stratégies de survie. S’ajoute en deuxième lieu l’existence d’un État marqué par son incapacité de plus en plus manifeste à appliquer les choix qu’il fait et sa faiblesse à faire respecter la discipline sociale. Enfin, troisième élément aggravant, la faillite des institutions, entendons par là les règles en vigueur, formelles mais aussi informelles, écrites ou non, les codes de conduite, les normes de comportement, les conventions  qui amènent les individus à agir selon des valeurs morales fondamentales telles que la liberté, la paix, la justice et la sécurité.  La floraison des « affaires » n’est donc pas le fruit du hasard, des analogies les lient et les apparentent. Ce sont les mêmes carences, les mêmes faiblesses qui les rendent possibles et les expliquent.

Dans les années 1970, on avait établi une corrélation entre le développement économique d’un pays et sa structure financière interne. Alors que dans une économie en développement, l’écart entre l’informel et le formel tend à se réduire, nous assistons aujourd’hui au processus inverse, celui d’une régression où, dans tous les secteurs, l’informel tend à prendre le pas sur le formel et l’institutionnel. Plus l’Etat se ramollit, plus l’informel, la clandestinité, l’illégalité, la débrouillardise  tendent  à  remplacer le licite, le légal et les institutions formelles.  Dans  les pays en développement, l’expansion d’un circuit financier moderne se fait par substitution des structures formelles aux institutions informelles, par élaboration  d’un ensemble d’innovations financières dans le but d’attirer l’épargne informelle et la diriger vers certains investissements productifs. Le secteur informel, désormais gavé par l’augmentation du trafic de contrebande, la corruption, l’évasion fiscale, génère  d’importantes liquidités oisives qui n’attendent qu’à être placées. D’où l’apparition, à côté des banques, d’une finance informelle devenue l’unique canal par lequel les couches sociales les plus démunies accèdent au crédit, refuge pour les épargnants méfiants, censée répondre aux besoins des exclus du secteur bancaire : chômeurs, journaliers, surendettés, etc. Par ailleurs, la crise d’un secteur financier officiel désormais soumis à  des plans de  rigueur  et à une restructuration en profondeur en vue d’une plus grande efficience, va contribuer à renforcer davantage les circuits informels de mobilisation de l’épargne. Plus les banques renforcent les modalités d’octroi des crédits, plus les circuits financiers informels iront en se multipliant. La  flexibilité de leur organisation, leur omniprésence, l’institutionnalisation de la solidarité ainsi que le recours à des stratégies efficaces de gestion des risques leur permettent d’observer des coûts de transaction suffisamment bas pour devenir des intermédiaires financiers performants.

Reste que cette affaire, malgré ses conséquences dramatiques pour des milliers de victimes, indique néanmoins une chose : fraudeurs  et filous ne parviennent pas à leurs fins simplement parce qu’on les  laisse faire. Cette  escroquerie financière, nonobstant les milliards envolés, n’est pas en soi différente du bonneteau et autres jeux d’argent proposés à la sauvette sur les marchés, avec leurs barons, leurs manipulateurs, leurs badauds naïfs et leurs  victimes consentantes. Ces combines fonctionnent le mieux lorsqu’elles arrivent à faire croire au joueur qu’il a gagné quelque chose sans trop d’effort, quelque chose d’illégal ou au moins malhonnête. Vous avez sans doute déjà entendu le dicton : « On ne trompe pas un honnête homme ». Nous  devenons cependant plus vulnérables aux combines dès que nous commençons à croire que nous pouvons tricher et obtenir quelque chose pour rien ou pour pas grand-chose. Et si les plus habiles escrocs réussissent leur coup, c’est  parce que nous sommes désespérément  disposés à les croire.

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