3/3 – Le printemps des paradoxes

L’absence de démarches communes de consolidation de la démocratie ainsi que le défaut d’un modèle de référence qui prenne appui sur une réalité historique ou  sur des doctrines qui auraient pu servir à élever la synthèse d’un ordre postrévolutionnaire, expliquent la persistance de l’opacité et l’absence de visibilité dans lesquelles  se débattent encore les Etats du Printemps arabe, incapables d’élaborer un modèle apte à  saisir les changements essentiels. La  loi de toute révolution  impose deux temps : le temps de la libération, bref et passionné, et le temps de la contrainte, plus long et déplaisant ; une phase pour la consécration des libertés, de la justice  et du pluralisme politique, et une phase pour instaurer l’égalité sociale et engager des réformes économiques. Processus intenable, car il soumet les individus et les gouvernements à des tensions difficilement conciliables, comme  l’aspiration au bien-être  et la baisse du niveau de vie. L’Etat, qui devrait assurer normalement leur compatibilité, se trouve alors au centre d’une lutte entre groupes rivaux et intérêts opposés et aucun parti, qu’il soit au gouvernement ou dans l’opposition, n’est prêt à payer le prix des mesures nécessaires, mais fortement impopulaires et provoquant de fermes résistances.

Si l’on prend comme référence des révolutions survenues au cours des deux derniers siècles et demi, on trouvera certaines réponses à ces questions même si la plupart se sont avérées être fausses. Ces réponses, des théoriciens révolutionnaires les ont formulées indépendamment du contexte immédiat de l’évènement et ont constitué des réponses théoriques permettant d’élaborer un modèle de société. Or, pour les pays du Printemps arabe, où sont entièrement absentes toutes expressions analytiques et directives venant d’intellectuels révolutionnaires, les questions demeurent pour l’instant sans réponse et, lorsqu’il y a des réponses, elles ont une coloration simplement tactique. Des formules de ralliement au contenu sémantique délibérément opaque, telles que l’islam est la solution, tiennent alors lieu de stratégie.  Si on  procède à une étude comparative des processus politiques de modernisation depuis la Seconde Guerre mondiale, connus sous l’étiquette de  transition vers la démocratie, cinq groupes de pays se trouvent au centre de cette comparaison : les démocraties d’après-guerre, telles que  l’Italie, le Japon et l’Allemagne de l’Ouest ; les pays qui ont connu les processus démocratiques méditerranéens des années 1970, comme le  Portugal, l’Espagne et la Grèce; les régimes autoritaires d’Amérique du Sud qui se sont effondrés pendant les années 1980 : Argentine, Brésil, Uruguay, Chili, Paraguay; les Etats d’Europe centrale et de l’Est ; et tout récemment les pays du Printemps arabe.  Pour ce dernier cas de transition vers la démocratie,  les processus de modernisation sont strictement d’ordre constitutionnel (forme de gouvernement), culturel  (langue arabe) et identitaire (orthopraxie et application de la Loi islamique) ; et les étapes du processus de démocratisation qui, en Europe occidentale ont été maîtrisées tout au long d’une période allant de la constitution de l’Etat-nation au capitalisme et par la suite à la démocratie, doivent par conséquent être franchies ici presque simultanément et rapidement. Cela constitue non seulement une tâche gigantesque en matière de prise de décision, mais aussi un facteur de blocages mutuels. Chacun de ces deux problèmes ne peut être résolu que lorsque la situation permet de supposer que l’un des deux a déjà été résolu.  La seule façon de mener simultanément l’effort de croissance économique et la réalisation de la démocratie serait  de les imposer de l’extérieur, d’assurer la pérennité de cette démarche par des relations internationales de dépendance et de contrôle pendant une longue période : ce fut le cas pour des démocraties dans des pays ruinés par la guerre comme le Japon et la République fédérale d’Allemagne.

Le redressement économique dans les sociétés post-autoritaires est un projet politique et son succès repose sur une forte légitimation démocratique. Or, lorsque  ces  deux propositions sont  revendiquées au même moment, s’ouvre alors la boîte des paradoxes en face de laquelle toute théorie ou, en l’occurrence, toute stratégie rationnelle de la transition ne peut qu’échouer. La démocratisation apparaît ainsi comme préalable et nécessaire à toute transformation économique (égalité, justice, pluralisme, liberté d’opinion, dénonciation des abus, répression de la corruption). Mais la croissance économique génère,  en même temps qu’une production accrue de biens, une inégalité croissante, tendance à laquelle s’oppose le ressentiment égalitaire généré par la révolution.  La transition  démocratique  vient  ainsi alourdir le processus de décision par des querelles, des incertitudes et des discontinuités qui menacent d’interférer avec la faiblesse des résultats économiques.

La différence des  mouvements  citoyens constitue  une autre difficulté de  la transition démocratique, car contrairement  aux pays arabes, ceux d’Occident opèrent dans le contexte d’institutions démocratiques déjà créées et solidement établies, s’appuyant sur un noyau de principes institutionnellement stables et  se référant à l’esprit de la Constitution elle-même. Or, on ne cesse de constater de ce côté-ci de la Méditerranée  à quel point les mouvements  sociaux ont un penchant inconditionnellement anti-institutionnel voire antipolitique.  Ne pouvant se référer à des normes déjà établies, ils s’épuisent dans une expression populiste vaine, surestiment de façon romantique la démocratie directe  et  ses formes d’action parfois violentes, négligent la capacité de négociation et de compromis qui seule serait en mesure de transformer la mobilisation sociale en pouvoir politique.  A cela s’ajoute le manque d’intervalle  de temps suffisant entre les trois poussées motrices menant à la modernisation : démocratie, croissance économique et  Etat-providence. La réussite de la maîtrise simultanée de ces tâches exige une grande dose de patience de la part des peuples qui doivent  à la fois rapidement s’adapter aux nouvelles conditions et ensuite être prêts à attendre le temps, nécessairement long, pour récolter  les fruits de cette adaptation.  Ils doivent ainsi faire montre de beaucoup de patience pour ne pas  gêner la poursuite des réformes tout en étant  suffisamment disciplinés pour non seulement endurer cette thérapie de choc mais aussi s’accrocher fermement au cours du processus. Sont alors requises précisément les vertus et les ressources morales de flexibilité, d’attente et de persévérance,  de délibération,  d’investigation minutieuse et la nécessité de  privilégier  le long terme au court terme, les  préférences collectives aux intérêts individuels.

Dans le cas des démocraties d’ après-guerre, les soutiens extérieurs ont été la clé de leur  réussite, ce qui n’est pas le cas  pour les pays du Printemps arabe même si la réunion du G20 en novembre 2011  avait  cherché  à jouer  un certain rôle de puissance tutélaire et comme candidat naturel à la fonction de surveillance et de mise en vigueur de la nature pacifique du processus de transition par une politique d’octroi de crédits et de transferts internationaux dont la fonction, pour ainsi dire, était de subventionner  cette patience de la population.

Le Printemps arabe, c’est  enfin le rôle croissant de l’Etat dans l’économie. Les crises sociales et politiques amènent les dirigeants à donner la priorité aux problèmes intérieurs  tout en privilégiant la dimension  internationale qui prend une importance de plus en plus évidente.  Cette double dimension, nationale et mondiale, relativise la dimension régionale tout en mettant en évidence un aspect essentiel présent à l’intérieur des régions comme entre elles : celui de leur inégalité. Le projet de création d’une vaste zone de libre-échange et  de libre circulation se heurte alors à des obstacles nouveaux, générés cette fois par l’existence  d’Etats qui  ne parviennent plus à assumer leurs missions essentielles, particulièrement la lutte  contre l’insécurité, la corruption, la circulation des armes, la contrebande et le terrorisme. Ces trois pays découvrent ainsi de nouvelles formes de vulnérabilité : économique, sociale, sécuritaire, les empêchant d’accorder des priorités aux intérêts communs. Il n’y a même plus d’intérêts communs.  Constatant qu’il n’y pas de dialogue possible tant que les Etats sont défaillants, ils trouvent alors une raison supplémentaire pour compter sur la coopération internationale et ses institutions financières pour  mettre leur économie sous perfusion. L’Amérique et l’Europe deviennent alors  plus que jamais les seuls interlocuteurs. Or ces dernières,  exigeant un effort supplémentaire de démocratisation, de respect des droits de l’Homme, conditionnent leur aide économique  à un effort d’austérité  qui s’avère tout à fait incompatible avec les projets politiques des gouvernements en place, encore fragiles et surtout déterminés à conserver le pouvoir.

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