La Tunisienne, entre le marteau de la violence et l’enclume de l’opprobre

Il fut un temps où la Tunisienne était prétendument enviée pour son statut avancé et son épanouissement. Un code du statut personnel moderne, un accès à toutes les professions ou presque, une liberté sociale et vestimentaire. Cela relevait presque de l’hérésie que de mettre en cause cet arsenal d’acquis… La femme tunisienne était « incontestablement » la pionnière, dans le monde arabe et en Afrique.

Mais ces idées semblent bien évaporées aujourd’hui. Il suffit pour s’en apercevoir de passer en revue le rapport publié hier par l’Organisation Mondiale de la Santé. Intitulée :« Estimations mondiales et régionales de la violence à l’encontre des femmes: prévalence et conséquences sur la santé de la violence du partenaire intime et de la violence sexuelle exercée par d’autres que le partenaire », l’étude révèle qu’environ quatre Tunisiennes sur dix sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles. C’est un peu plus que la moyenne mondiale qui se situe à 35 %.

Ce constat fait par l’OMS concorde avec les constats d’une autre agence onusienne, le Fonds des Nations unies pour la population, l’UNFPA. Celui-ci a en effet soutenu la réalisation de « l’Enquête Nationale sur la Violence à l’égard des Femmes en Tunisie (ENVEFT, 2010) ». Révélés l’an dernier, les résultats  de l’enquête étaient saisissants.

Ainsi, le partenaire intime est l’auteur de la violence sexuelle dans 78.2% des cas, de la violence physique dans 47.2% des cas, de la violence  psychologique dans 68.5% des cas et de la violence économique dans 77.9% des cas. Les membres de la famille sont, quant à eux, désignés comme agresseurs dans 43.0% des cas pour les violences physiques, 22.1% des cas pour les violences économiques et 16.7% des cas pour les violences  psychologiques. Les violences exercées en dehors de la sphère intime et familiale sont les agressions sexuelles dans 21.3% des cas, la violence psychologique dans 14.8% des cas et enfin la violence physique dans 9.8%.

Mais à cette avalanche de mauvais chiffres, s’ajoutent d’autres, pires et plus inquiétants. 55% des femmes agressées déclarent que « la violence est un fait ordinaire qui ne mérite pas qu’on en parle ». Cette omerta est imposée par la peur, la honte, la culpabilité et le désespoir. Les victimes se résignent en effet dans 73% des cas, car elles n’attendent de l’aide de personne.

Ainsi, non seulement la femme est-elle victime, mais elle est, de surcroît, accablée par l’opprobre.

Ce sentiment de déshonneur accablant, les enquêtrices de l’Association tunisienne des femmes démocrates l’ont relevé lors de leur investigation sur les évènements de la révolution, survenus durant l’hiver 2010/2011. Dans leurs rapport intitulé : « Récits et témoignages, Quelle justice transitionnelle pour les femmes ? », les militantes de l’ATFD notent que durant la répression du  mouvement populaire dans les régions intérieures, notamment à Kasserine et à Thala, « le corps de la femme a été perçu par les oppresseurs comme un terrain de représailles ». «Ce sont surtout des femmes jeunes qui voulaient parler des violences sexuelles, les plus âgées étaient réservées sur la question, elles voulaient préserver l’honneur de leurs filles, en leur épargnant une stigmatisation sociale», témoigne ainsi l’une des enquêtrices. « A Kasserine, rapporte une autre, dans une salle bondée, remplie de 80 femmes, une jeune femme a été désignée comme victime de viol. Les enquêtrices, connaissant la sensibilité du sujet et affectées par les conditions générales de l’écoute, ont voulu épargner la victime d’un témoignage public. Avant de pouvoir reprendre cette affaire, une femme d’un certain âge s’est empressée de donner la consigne à la victime de quitter la salle. »

Avec ce degré de prévalence, la violence à l’égard des femmes, que ce soit en Tunisie ou dans le monde prend tous les traits d’une épidémie. Et c’est bien le terme qu’emploie le Dr. Margaret Chan, la directrice générale de l’OMS, pour qualifier le phénomène. « La violence à l’encontre des femmes est un problème mondial de santé publique d’ampleur épidémique, soutient-elle. Nous constatons également que les systèmes de santé du monde peuvent et doivent en faire plus pour les femmes victimes de violences.»

Les répercussions de la violence sur la santé des victimes, telles que décrites par le rapport font en effet froid dans le dos. L’étude montre qu’à l’échelle mondiale, 38% des femmes assassinées l’ont été par leur partenaire intime et que 42% des femmes qui ont connu des violences physiques ou sexuelles d’un partenaire ont souffert de blessures.

La violence compromet également l’équilibre psychologique et mental de la victime; par rapport aux femmes qui n’ont connu aucune forme de violence, la probabilité de vivre un épisode dépressif est deux fois plus élevée chez celles qui ont été agressée par leur partenaire intime. La longue liste des complications sanitaires dues à la violence comporte aussi la dépendance à l’alcool et à la drogue, les maladies sexuellement transmissibles et les difficultés de grossesse et d’accouchement.

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