2/3 – Enjeux géopolitiques du printemps arabe

Depuis le déclenchement du Printemps arabe, la démocratie est devenue le nouvel objectif d’une compétition interne, avec le concours de la communauté  internationale, principalement Européens et Américains. Ce volet de la coopération internationale, qui consiste à accompagner ces pays vers la démocratie, se fonde sur une sociologie d’Etats aux caractéristiques similaires : sous-développement, aspiration vers la liberté et la justice, abolition du régime autoritaire mais aussi forte revendication identitaire. Grâce à cette intégration dans un espace démocratique, l’idée de coopération internationale et accessoirement régionale procède ici de trois grands volets.

Le premier volet appelle à œuvrer en faveur de la stabilisation des régimes en place en les dissuadant de toute dérive autoritaire. Si l’on exclut le gouvernement libyen, dont l’autorité ne dépasse pas les seuils de ses bureaux,  les deux autres  régimes islamistes, ceux d’Egypte et de Tunisie, continuent cependant à incarner un pouvoir fragile, cible d’une opposition exigeant  de manière récurrente  leur démission, qui ont fait preuve de leur inaptitude à gouverner, qui  s’appuient sur une majorité parlementaire hétérogène et ne  doivent leur maintien au pouvoir, et probablement sa prolongation,  qu’à l’incapacité  foncière de leur opposition  à former un front uni et crédible.  L’intense activité de l’Europe, des institutions internationales et de la société civile mondiale, s’inscrit dans ce processus de démocratisation des pouvoirs, de stabilisation des régimes et de participation des citoyens de ces républiques à l’Etat de droit.

Le deuxième volet est d’ordre stratégique et sécuritaire. Dans la réalisation du Printemps arabe, l’intervention américaine se réduit à la sécurisation des intérêts de Washington dans la région. La lutte contre le terrorisme est pour la Maison-Blanche le thème prioritaire et le plus immédiat. Dans ce jeu de rôles, préparé de longue date, la Tunisie  devait servir de vitrine dans la promotion de l’islam modéré. L’intervention en Libye est menée sur fond d’intérêts pétroliers. Quant à  l’Egypte des Frères musulmans, elle  sera garante de la préservation de la sécurité d’Israël et du maintien des accords de Camp David.  Une vision résumée sans ambages à l’époque par l’ambassadrice américaine aux Nations-Unies, Susan Rice, nommée depuis peu au poste de conseillère à la Sécurité nationale, qui avait déclaré à quel point il était important pour la sécurité et pour  les intérêts nationaux des Etats-Unis, que la transition démocratique en Tunisie et en Egypte soit un succès.

La communauté internationale n’a pas fait de distinction dans ce processus de reconnaissance entre les pays du Printemps arabe, car il s’agissait avant tout d’envisager  la création d’un espace régional commun et la stabilisation de  la vie politique. Une telle intégration procure une assise réelle aux pouvoirs nationaux puisqu’elle avantage à la fois les nostalgiques de la nation arabe et les indépendantistes qui trouvent dans ces relations trilatérales l’illustration d’un pouvoir efficient sur la région. Les Américains et, à un moindre degré, les Européens, ont dessiné les contours d’une identité stratégique propre selon des méthodes différentes. Car aux yeux des Américains, le deuxième volet, d’ordre stratégique, doit favoriser, via une coopération régionale, l’émergence d’une identité  musulmane spécifique. Dans la mesure où ils croient toujours savoir mieux que personne comment parler aux islamistes pour les détourner de la violence extrémiste,  le triomphe de l’islamisme après le Printemps arabe,  étant  devenu inévitable, il fallait simplement en encourager une version tempérée. Ce fut alors la ferveur pour l’Islam dit modéré; une formule magique qui  traduit un composé d’islamisme et de démocratie. Au contact de celle-ci, l’islam progressiste renoncerait au conflit et à la guerre et deviendrait plus accommodant. Au prix d’un effort raisonnable,  ils arriveront  peut-être à ce que tous les mouvements, des Frères musulmans jusqu’aux Talibans, deviennent fréquentables. Mais l’attentat de Benghazi  et les violences  perpétrées contre l’Ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Tunis, ont été vécus, bien que non publiquement reconnu par Washington, comme l’échec de sa diplomatie. Il s’est avéré  que les islamistes tunisiens  autant que leurs frères d’Orient  sont moins portés qu’on ne le croyait  aux alliances qui  ne reposent  pas toujours sur des valeurs démocratiques partagées, qu’ils continuent à diviser le monde   en croyants et non-croyants, hommes et femmes, Islam et Occident et  ne sont pas près de céder sur la moindre parcelle de ce qu’ils croient être leurs valeurs fondamentales. Qu’ils en sont encore à devoir apprendre que la démocratie   n’est pas seulement des élections et des partis politiques, mais  la volonté de se battre pour que ceux qui ne sont pas comme vous  puissent avoir le droit d’être différents. En un mot, les islamistes ont déçu et éveillent désormais la méfiance. Les déboires  de la politique américaine font suite ici au clivage longtemps entretenu  entre bons et mauvais islamistes, qui a été jusque-là sinon catastrophique du moins contre-productif et  appelle à une remise en cause profonde. L’approche américaine sur ce dossier, qui reste incompréhensible pour  pas mal d’observateurs,  part de l’hypothèse suivante : il n’y  a,  au premier abord, aucune raison de frapper d’ostracisme des mouvements islamiques qui ne prêchent pas la violence, qui ont accepté de jouer jusqu’au bout le jeu de la démocratie et qui ont démontré qu’ils bénéficiaient d’un appui populaire non négligeable. Les  marginaliser sous le seul prétexte qu’ils  portent une coloration islamique  serait une grave erreur, et qui plus est anti-démocratique,  et risque de les pousser à abandonner le dialogue et à se radicaliser. Les dirigeants américains étaient en tout cas très clairs quant à leur stratégie politique vis-à-vis d’Ennahdha  au pouvoir, en déclarant à plusieurs reprises qu’ils travailleraient avec le nouveau gouvernement  élu quelles  que soient ses penchants idéologiques et considéraient que la dénomination d’un parti importe moins  que son action.

Le troisième volet, d’ordre économique cette fois, associe la coopération à la crise économique dans la région. Si les réformes structurelles quasiment achevées avant le Printemps arabe, ont accéléré la transition économique vers le modèle libéral, les réformes conjoncturelles de nature politique, comme la rigueur budgétaire et la réforme fiscale, sont difficiles à instaurer car elles cristallisent l’impopularité des régimes. L’aide financière internationale dépend pourtant de leur réussite en dépit des problèmes liés à la pauvreté et au chômage qui frappent plus de personnes que les statistiques ne l’affichent. Il faut rappeler aussi l’irruption de la mondialisation, qui se traduit par l’adhésion à une économie moderne qui se caractérise par un marché diversifié et intégré. L’interaction entre les institutions politiques et les résultats économiques conditionne l’effet du niveau de vie sur la propension d’un pays à faire l’expérience de la démocratie. Depuis Aristote, les hommes ont fait valoir l’idée que c’est seulement dans une société riche où existent relativement peu de citoyens vivant dans une pauvreté réelle, que pourrait exister une situation dans laquelle la masse de la population pourrait intelligemment participer à la politique et développer la maîtrise de soi nécessaire pour ne pas succomber à l’appel des démagogues irresponsables.

Ainsila transition démocratique, se heurtant aux particularismes, aux intérêts  stratégiques des uns et des autres  et au choc culturel entre les exigences démocratiques et les pesanteurs locales,  fait ressortir le déficit des trois Etats dans la consolidation de la coopération. Car pour qu’il y ait coopération véritable, il faut qu’il y ait au moins une démarche commune de consolidation de la démocratie. Or, ces pays sont passés par une révolution sans modèle historique et sans théorie révolutionnaire. Sa caractéristique la plus évidente et l’absence de toute hypothèse théorique élaborée et de tout argument normatif sur des questions telles que : qui va s’acquitter de quoi ? Dans quelles circonstances et avec quels objectifs ? Comment la nouvelle synthèse d’un ordre postrévolutionnaire devrait-elle être établie et quel sens devrait être attribué à  la notion de progrès, de modernité ? Et bien d’autres interrogations encore.

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