Poker menteur

Compte tenu des graves et brusques évènements qui ont marqué la Turquie ces dernières semaines, nos amis d’Ennahdha, et leur chef en premier lieu, ont quelques raisons de perdre le sommeil.

 La Turquie  est gouvernée depuis une décennie par un parti se réclamant de l’islam politique. Les conditions de vie économique et politique du peuple turc sont, en toute objectivité, bien meilleures après qu’avant l’arrivée du parti islamiste (AKP) au pouvoir.

Les progrès économiques réalisés en 10 ans par le gouvernement de Tayyip Erdogan sont sans précédent en Turquie. Sans précédent aussi dans l’histoire moderne turque est le rayonnement international de la patrie d’Atatürk qui a vu son influence internationale, et surtout régionale, grandir parallèlement à ses succès économiques.

Pourtant, des centaines de milliers de Turcs ont défilé ces dernières semaines, conspuant le pouvoir islamiste et exigeant la démission de son chef. L’évolution dramatique des évènements de Turquie qui, d’une contestation de quelques centaines d’écologistes d’un projet immobilier au parc Gesi à Istanbul, se sont transformés en manifestations massives anti-gouvernementales, ne peuvent pas ne pas mettre en émoi les nombreux partis islamistes actifs dans le monde, dont Ennahdha.

L’émoi et l’inquiétude d’Ennahdha face aux évènements de Turquie sont parfaitement compréhensibles. Le raisonnement que fait toute personne normalement constituée est le suivant : si un parti islamiste qui a fait des miracles sur le plan économique et qui a élevé remarquablement le niveau de vie du peuple a fini par être contesté par des manifestations massives, quel avenir attend alors les partis islamistes au pouvoir qui, comme en Egypte ou en Tunisie, se sont avérés non seulement incapables d’initier la moindre petite réalisation économique, mais qui sont tenus pour responsables de la forte dégradation des conditions de vie de millions de citoyens ?

Cette question obsédante ne peut pas ne pas être posée par nos amis d’Ennahdha qui ne savent toujours pas ni comment sortir l’économie de son marasme, ni comment assurer la sécurité dans le pays, ni comment rassurer les citoyens face à l’amplification sans précédent du terrorisme en Tunisie.

Face à ce fossé vertigineux entre le gigantisme des défis qui menacent le pays et la petitesse des moyens dont dispose le parti islamiste, son chef Rached Ghannouchi n’a rien trouvé de mieux à faire que de recourir au stratagème bien connu du poker menteur. Il y a juste quelques jours, le dirigeant nahdhaoui a affirmé que son parti est au pouvoir et le restera pour longtemps…

Au pouvoir, Ennahdha l’est sans doute. Pour longtemps, là on est en pleine partie de poker menteur. En effet, en annonçant au peuple sa fameuse prédiction, Ghannouchi s’est mis dans la position du joueur du poker qui, frustré de ne pas avoir les bonnes cartes en main, décide de recourir au bluff en tentant de faire croire qu’il a les meilleurs atouts, qu’il est le gagnant et que tous ceux qui l’entourent feront mieux de jeter l’éponge, car personne ne peut se mesurer à lui.

Le cauchemar du bluffeur est que ceux qui l’entourent ne le croient pas et payent pour voir ce qu’il détient en main. Le cauchemar d’Ennahdha est que le jour des élections, si par miracle elles ont lieu bien sûr, chacun compare les promesses d’Ennahdha et ses réalisations, compare sa situation d’avant le 14 janvier 2011 et celle après ce qui est appelé « révolution », compare la réputation de la Tunisie du temps de Bourguiba et même celle des premières années de l’ère de Ben Ali avec la Tunisie d’aujourd’hui.

Mais il y a un problème supplémentaire dans ce poker menteur d’Ennahdha : celui qui a pris la responsabilité du bluff a une crédibilité en lambeaux du fait de son traditionnel double langage, devenu sa marque déposée. Il serait fastidieux de passer en revue les innombrables affirmations et leurs contraires du chef islamiste. Mais, compte tenu de sa gravité, on ne peut pas ne pas évoquer ici le dernier exemple de double langage, dont nous sommes gratifiés.

Il y a quelques semaines, Ghannouchi a nié fermement l’implication de son parti dans l’envoi de jeunes tunisiens au « jihad » en Syrie. Il a même condamné cette forme de « guerre sainte », affirmant clairement que « le vrai jihad » est celui que nous devons mener contre la pauvreté et le sous-développement. Compte tenu du calvaire des familles dont les enfants guerroient contre le régime de Bachar Al Asad et de la peur de celles qui redoutent le départ des leurs pour la Syrie un jour ou l’autre, cette déclaration de Ghannouchi était quelque peu rassurante, et certains se sont sentis même un peu soulagés.

Le soulagement était de courte durée. Le communiqué publié par les « oulémas de la Oumma » réunis au Caire, appelant à « la mobilisation générale » pour le « jihad » en Syrie et adopté et signé par Ghannouchi, a eu l’effet d’une douche froide. En l’espace de quelques jours, le « jihad » selon Ghannouchi a changé radicalement de sens et de signification. De bataille contre la pauvreté et le sous-développement, il est devenu « un devoir pour tout musulman ayant reçu un entrainement militaire d’aller combattre en Syrie », pour reprendre les termes de la fatwa de Youssef Qaradaoui, le mentor du chef d’Ennahdha…

Pour revenir à la prédiction de Rached Ghannouchi que son parti gouvernera longtemps la Tunisie, il est utile de rappeler ici que depuis la nuit des temps, il n’y a eu que deux manières et deux seulement de gouverner les hommes. Soit par le consentement, soit par la force, c’est-à-dire, soit par la démocratie, soit par la dictature.

La démocratie ne permet pas au même parti et à la même équipe de gouverner pendant longtemps pour une raison simple : le pouvoir use rapidement ses détenteurs et le peuple libre se fatigue assez vite de voir les mêmes têtes gérer les affaires de la Cité.

Quant à la dictature, si Bourguiba a tenu 30 ans et Ben Ali 23 ans, Ennahdha ne tiendra pas une semaine si, par malheur, ses dirigeants ont en tête l’idée de se passer du consentement du peuple pour rester au pouvoir contre son gré.

Cela dit, la vraie question qui se pose est non pas si Ennahdha va gouverner « longtemps » ce pays, mais si les islamistes vont gagner les prochaines élections ? Ils ont gagné celles du 23 octobre sur la base de promesses qu’ils n’ont pas pu ou su réaliser. Gagneront-ils celles que tout le monde attend sur la base d’un poker menteur ?

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here