Ennahdha, pour le meilleur et pour le pire

L’espèce humaine se distingue par une capacité  de conceptualisation qui lui  permet d’envisager le futur proche et de s’y projeter, mais aussi d’imaginer des futurs possibles plus lointains.  Tout au long de l’histoire, les hommes ont tenté d’avoir la révélation de l’avenir  et de percer les mystères de l’invisible en usant d’une multitude de procédés divinatoires, magiques ou rationnels, populaires ou savants.  Le rapport entre la divination et la politique fut aussitôt  établi  par les gouvernants qui ont rapidement  cherché à utiliser à leur profit cette prédisposition.  Les territoires des  Empires de l’Antiquité comportaient un nombre important de temples et d’agents oraculaires et les gouvernants ne prenaient aucune décision politique sans consulter leurs astrologues quant aux chances de  succès d’une expédition militaire, à propos de l’abondance ou de l’insuffisance des récoltes ou bien sur la durée   de leur  règne  qu’on rattachait à certains phénomènes célestes ou terrestres. Posséder un bon horoscope prédisposait  un souverain à obtenir la direction de l’Empire. Il  constituait  une garantie de la volonté des dieux et  un acte de légitimité.  Cependant, bien que subsistât  l’intérêt  pour les augures, pour prédire des événements humains futurs,  collectifs ou individuels, des stratégies scientifiques d’extrapolation  de court, moyen et long termes,  se sont développées, consistant  à  élaborer des scénarios prospectifs de  futurs possibles,  probables ou désirables,   annonçant à l’avance, à partir d’expériences et de données avérées et analysées, les tendances et orientations générales de la vie économique et sociale. Il existe cependant des individus qui prétendent  encore  pouvoir deviner le futur, non pas par des voies surnaturelles ou suite à  des rêves prémonitoires, mais par la simple projection dans l’avenir de leurs  souhaits les plus chers. Incapables d’imaginer un autre régime politique que celui  pour lequel ils militent, ils pronostiquent, comme s’il s’agissait d’une évolution inéluctable, ses victoires successives d’ici à l’éternité.

La science politique n’ayant pas encore découvert le moyen de prolonger indéfiniment la vie d’un régime, voire de la rendre éternelle, on s’est mis à remplacer l’action par l’incantation ou simplement par la répétition de vieilles formules magiques comme support psychologique, afin d’atténuer l’angoisse du doute et raviver l’espérance. Certains, emportés par le verbe, se laissent  aller à proférer  des déclarations  plus qu’inquiétantes qui laissent percevoir  les véritables desseins d’un  parti ou d’un mouvement politique.  « Ennahdha gagnera les prochaines élections, celles d’après  et celles d’après l’après »,  a déclaré péremptoirement R. Ghannouchi à ses partisans, venus en masse célébrer l’anniversaire du parti,  sans que l’on sache vraiment s’il s’agit d’une menace proférée à l’encontre  de l’opposition, ou d’une promesse faite à ses  adeptes assaillis par l’incertitude que génèrent des  sondages inquiétants. Mais au-delà de la bravade médiatique, les propos du chef du parti islamiste se sont exprimés sur le mode du futur simple auquel n’est associé aucune condition. Il a parlé de la reconduction illimitée  du bail accordé à son parti comme d’une vérité générale et incontestable, comme d’une nécessité logique,  celle qui nous dispose à penser, par exemple, que  «le soleil se lèvera demain». Il  semble  ainsi travaillé par  l’inébranlable certitude que du moment qu’Ennahdha est  au pouvoir,  elle  entend le rester indéfiniment  nonobstant l’issue  toujours  incertaine  que suppose le  principe des élections démocratiques.

Il est en effet curieux qu’un parti, trop impatient pour se contenter de résoudre  en priorité les défis du présent, envisage de rester le plus longtemps possible au pouvoir ; tellement pressé de se projeter prématurément  dans le futur, qu’il anticipe déjà l’issue d’un scrutin  avant même que ne soit fixée la date des élections.  Comme l’application des valeurs de la révolution dont ils s’estiment être le  dépositaire  n’est pas pour demain,  ni dans cinq ans d’ailleurs, le dirigeant d’Ennahdha réclame l’éternité qui, dans le cas du parti islamiste, a un commencement mais pas de fin.  Pourtant, dans notre monde, tout est limité dans le temps. Les différents objets que nous utilisons vieillissent, s’usent et sont un jour détruits; la vie, notre corps sont rythmés par le phénomène de naissance, de  croissance, de  dégénérescence  et de mort;  le monde lui-même est dans une phase évolutive et doit un jour disparaître. Alors comment pourrions-nous dans de telles circonstances envisager un régime politique sous le  critère de l’éternité?  C’est que tout système fondé sur une idéologie religieuse, de surcroît prise en charge par un parti unique, débouche inévitablement  sur la forme politique la plus extrême et  la plus absolue.  Ayant pour but de réaliser une révolution sociale qui soit totale, ce totalitarisme a pour aspiration la domination totale de l’homme. Or, un pouvoir politique qui prend sa source dans le dogme religieux, ne peut être contesté  ni modifié par aucune instance humaine, aspire à une toute-puissance incontestable ancrée dans une atemporalité manifeste et s’affirme au sein d’une quête d’éternité. D’où la volonté des islamistes, une fois au pouvoir,  de demeurer ad vitam aeternam sur la scène sociale et politique. Ainsi,  le chef du parti islamiste entrevoit l’avenir comme une éternité transcendant à la fois la souveraineté du peuple, la diversité des courants d’opinions, leurs représentants ainsi que les partis politiques.

Les victoires  successives des partis islamiques en Turquie, en Tunisie, au Maroc, en Egypte et bientôt ailleurs probablement, qu’on exhibe comme la plus belle vitrine idéologique de l’islamisme triomphant,  sont de plus en plus perçues et  proclamées comme marquant la victoire du système de gouvernement  religieux sur tous les autres systèmes politiques séculiers, comme la suprématie absolue et définitive de l’idéal de l’Islam transformé en mythe fondateur, lequel ne constituerait pas seulement l’horizon indépassable de notre temps,  mais se réaliserait effectivement, inhibant au passage l’idéal démocratique et la construction nationale. Cette idée, communément partagée par nombre d’islamistes, constitue le signal de la fin de la démocratie libérale et  la mise en doute que celle-ci puisse renaître de sitôt.

En considérant  le cimetière de fausses prophéties auquel a abouti jusqu’à présent le désir de spéculer sur l’avenir,  on ne peut s’empêcher de rappeler aux thuriféraires de tout régime politique qui prétend gouverner éternellement, le souvenir de toutes les idéologies successivement  renversées au cours des âges, assez pour les faire douter au nom de ces précédents que l’islamisme puisse seul dominer le pays à jamais.  Des civilisations ayant jadis atteint l’universalité, avaient  aussi nourri le mirage de l’immortalité et furent persuadées d’avoir atteint le stade suprême de l’humanité, jusqu’au jour où elles furent balayées ou écrasées par d’autres puissances convaincues d’être tout aussi immortelles.  L’actualité historique du politique n’est pas simplement étrangère à la notion d’éternité, elle ne se comprend et ne se constitue que comme le contraire de l’éternel.  Tout cela est supposé mettre en garde ceux qui sont séduits par l’idée d’attribuer à une idéologie le monopole de régner seule car ils se heurtent à une évidence qui elle est éternelle : la permanence des inégalités, des  pressions et des affrontements sociaux  qui minent de l’intérieur  tout système supposé triomphant. Pour  partir du concret, considérez toutes les questions aujourd’hui en suspens : liberté, stabilité, sécurité, emploi, éducation, subsistance, énergie, santé, logement, service public, et j’en passe, qui poseront un jour ou l’autre, inéluctablement et dans des circonstances imprévisibles de tensions collectives, un défi fatal  à un régime dont les deux années de gouvernement ressemblent déjà à une éternité.

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