Islam politique : quel bilan ?

Peut-on dresser un bilan de l’expérience islamiste en Tunisie, au Maroc et en Egypte ? Ces trois pays ont en commun d’être en effet gouvernés par des islamistes depuis qu’un vent de contestation populaire a soufflé sur le monde arabe. L’exercice est difficile. Mais l’occasion est propice avec la commémoration du trente-deuxième anniversaire de la création d’Ennanhda.

La commémoration du trente-deuxième anniversaire (6 juin 1981) de la création du mouvement Ennahda ne cesse de faire couler beaucoup d’encre tant sur la scène nationale qu’internationale. Articles, émissions de radio et de télévision ont notamment largement  rendu compte de l’événement et l’ont analysé sous toutes les coutures. Beaucoup d’entre eux ont porté sur le parcours de ce mouvement et  de son expérience du pouvoir depuis octobre 2011. Cela d’autant plus que cet événement s’est déroulé alors qu’une contestation faisait rage depuis quelques jours dans un pays qui a servi d’exemple au mouvement Ennahda, du moins pour une partie de ses militants et de ses sympathisants, parce que ce pays connaît sans doute une expérience islamiste jugée assez réussie tant sur le plan politique qu’économique : la Turquie du Premier ministre islamiste Recep Tayyip Erdogan.

Et la question, qui hante bien des esprits, est à nouveau posée avec insistance : quel bilan peut-on dresser de l’expérience de la  gouvernance islamiste qui, et à la faveur des mouvements du « Printemps arabe », a conquis le pouvoir ? Evidemment, beaucoup estiment qu’il est sans doute encore trop tôt pour juger de l’expérience des partis islamistes au pouvoir dans les trois pays concernés : la Tunisie, le Maroc et l’Egypte. Même si dans les deux premiers pays cités, les partis islamistes, même s’ils sont majoritaires, ne sont pas les seuls responsables de ce qui se déroule sous les yeux du monde entier depuis plus de près d’un an et demi. En effet, en Tunisie et au Maroc, ils se sont associés à d’autres mouvements.

Essayons-nous tout de même à ce difficile exercice. Il consiste cependant à faire quelques constats, même s’ils sont rapides et incomplets, en raison d’une histoire encore en marche : les faits qui surviendront  demain peuvent contredire ceux qui ont lieu aujourd’hui ou qui ont eu lieu hier.

En bonne intelligence

Le premier constat est que les islamistes ont accepté de partager le pouvoir, du moins en Tunisie et au Maroc où des élections législatives ont été organisées et validées. Etaient-ils en fait obligés parce que n’ayant pas obtenu la majorité leur permettant de gouverner seuls ? Sans doute. Toujours est-il qu’ils ont joué le jeu de toute démocratie où il faut constituer quelquefois une coalition pour pouvoir gouverner. En Tunisie et au Maroc, ils se sont même associés à des partis considérés de gauche eux que l’on présente comme des partis conservateurs. Au Maroc, le PJD (Parti de la Justice et du développement) islamiste gouverne, par exemple, avec le PPS (Parti du Progrès et du Socialisme), issu de la mouvance communiste. Une réalité que certains considèrent comme une évolution digne d’intérêt. Expression d’une tendance de l’opinion arabe digne de tous les respects, l’islamisme ou l’islam politique se doit d’être intégré au tissu politique et toute alliance est de nature à lui permettre de mieux se fondre durablement dans le jeu politique, jugent de nombreux commentateurs. Comme les alliances qui se constituent  sont de nature pour tout mouvement à mieux accepter l’autre et à traiter avec lui en bonne intelligence.

Deuxième constat ? L’opposition que les islamistes récoltent dans des pans entiers de la société. Une opposition farouche qui a atteint quelquefois les degrés inacceptables de  violence. Serait-ce parce que les islamistes avancent avec un projet de société (celui d’une société où la religion constitue l’épicentre du pouvoir) qui gêne ou du moins perturbe bien des convictions et habitudes? Les témoignages, s’ajoutant les uns aux autres, racontent un malaise de certains secteurs de la société (la presse, la justice, les femmes, les intellectuels, les artistes, les forces de l’ordre,…) face à un projet dont on dit que les islamistes veulent  concrétiser coûte que coûte. Même au Maroc, qui constitue, sans doute, un cas à part, puisque le Roi, descendant du Prophète Mohamed, est l’ « Emir El Mouminine » (le Guide des croyants), on prête au PJD de vouloir enfoncer le clou islamiste. Ainsi, la presse a longtemps parlé d’une information « hallal » que le très médiatique ministre de la Communication, Mustapha Al Khalfi, a imposé au travers de nouveaux cahiers des charges de chaînes : interdiction de la publicité sur les jeux de hasard et plus de programmes religieux.

Des  tentatives de porter atteinte à l’autorité judiciaire 

Une islamisation de l’espace public que certains jugent avancer lentement mais surement, parce que les islamistes au pouvoir laissent faire, en ne réprimant pas des initiatives ou encore des propos jugés rétrogrades. A titre d’exemples, citons : les actes de violences de djihadistes ou contre les minorités (ce serait le cas pour les Coptes en Egypte), l’installation d’écoles coraniques non-autorisées, le développement de prêches appelant à la haine et à la polygamie, ou encore des appels à l’excision des femmes ou à la pratique de la pédophilie à travers l’abaissement de l’âge du mariage.

Des atteintes qui n’ont pas toujours été appréciées au sein même des partis islamistes et de leurs alliés au pouvoir, comme en témoigne la démission d’Abou Yaarab Al Marzouki, ministre conseiller auprès du président de la République et membre d’Ennahda de l’Assemblée Nationale Constituante, en mars 2013. De même, la démission de Mohamed Abbou, ministre CPR (Congrès pour la République)  du gouvernement de Mohamed Jebali, en juin 2012. Ce dernier a fini par quitter le CPR, et la coalition gouvernementale, pour constituer un nouveau parti. Au Maroc, il y eut l’annonce de l’Istiqlal, principal allié du PJD, en mai 2013, de la démission de ses ministres du gouvernement de l’islamiste Abdelillah Ben Kirane; avant que le Roi Mohamed VI exhorte ce dernier à rester en poste. La démission  du vice-président égyptien Mahmoud Mekki, en décembre 2012, puis celle du conseiller aux affaires juridiques du président Mohamed Morsi, Fouad Gadallah, le 23 avril 2013, qui a affirmé qu’ «  il y a, en Egypte,  des  tentatives de porter atteinte à l’autorité judiciaire, de ruiner son indépendance et de rejeter ses verdicts ».

Une conjoncture difficile

Sans doute en raison de ce qu’on considère comme des atteintes aux libertés, mais aussi pour la piètre gouvernance islamiste des pays où ils ont pris le pouvoir, de ce côté des choses, c’est le dossier économique qui en a pâti le plus. Même si des différences existent entre ces pays, le constat est quasiment le même : les islamistes n’ont pas bien géré ce dossier combien vital. Il faut dire qu’ils n’ont pas toujours été gâtés par la conjoncture : le « printemps arabe » a déclenché un vent de contestation avec son lot de grèves, de sit-in et de violences et le monde occidental est en récession.

Toujours est-il que bien des indicateurs économiques sont au rouge. Est-ce un hasard si la Tunisie et l’Egypte ont très vite voulu négocier un accord avec le FMI (Fonds Monétaire International) parce que les sources de crédits se font de plus en plus rares ? Et si le Maroc a une situation différente- dans la mesure où le PJD a une expérience du pouvoir puisqu’il a fréquenté le Parlement et ses commissions, comme les municipalités du Royaume, outre le fait que ses alliés, l’Istiqlal en tête, ont une expérience gouvernementale- le Roi a personnellement mis tout son poids dans la balance, pour venir au secours de l’économie marocaine. Comme en octobre 2012 lorsqu’il a entrepris un long périple dans cinq pays du Golfe arabe, pour développer un partenariat plus renforcé avec les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et mobiliser des fonds, ou encore en visitant trois pays situés au Sud du Sahara, en mars 2013.

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